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Le Gracie Jiu-Jitsu : résurgence brésilienne d’une vraie philosophie des arts martiaux japonais
Il peut sembler étonnant pour un amateur d’arts martiaux japonais traditionnels de s’intéresser au jiu-jitsu brésilien. Jiu-jitsu brésilien... D’abord, qu’est-ce que c’est que cette orthographe ? On connaissait le ju-jutsu (au sens traditionnel du terme, dans un contexte japonais) et le ju-jitsu (qui désigne la discipline telle qu’enseignée en Occident). Voilà maintenant le jiu-jitsu (graphie propre à cette discipline sud- américaine)[1].
Et puis, franchement, le jiu-jitsu brésilien... Pourquoi pas la capoeira mongole ou le tae-kwon-do argentin, tant qu’on y est ?
Mais si la notion même de jiu-jitsu brésilien semble incongrue, l’étude de la discipline en tant que telle se révèle riche d’enseignements et propice à une réflexion de fond en matière d’arts martiaux.
Car le jiu-jitsu brésilien, et plus particulièrement le Gracie Jiu-Jitsu[2], remet en cause rien moins que plusieurs paradigmes au sein de la vaste communauté des pratiquants d’arts martiaux.
Et il est sinon paradoxal tout du moins étonnant que ce questionnement à la fois théorique et pragmatique se fasse jour via les arts martiaux traditionnels japonais, en plein coeur du Brésil, terre de contrastes et de métissages.
Au centre de cette tempête figure le judo. Cet ensemble de techniques de combat fut développée au sein du Kodokan, le dojo fondé en 1882 par Kano Jigoro. Il s’agissait pour cet enseignant tokyoïte de réviser de fond en comble l’apprentissage du ju-jutsu, ancienne discipline de combat à mains nues pratiquée sur les champs de bataille du Japon médiéval. Elle était enseignée aux soldats au cas où ils ne seraient pas en situation d’utiliser leurs armes blanches (perte de l’arme, distance ou temps insuffisant pour dégainer,...).
Kano Jigoro commence à pratiquer le ju-jutsu traditionnel alors que le Japon est encore féodal. Mais en 1868, s’ouvre l’ère Meiji. C’est la fin du moyen-âge nippon. Le vrai chef de l’Empire n’est plus le Shogun, le gouverneur militaire, mais les conseillers de l’Empereur versés dans les affaires, à une époque où le Japon s’ouvre aux échanges commerciaux avec l’Occident.
La principale conséquence sociale de l’ère Meiji est la disparition du système de classes (paysans, commerçants, samouraï). Il devient donc interdit aux anciens samouraï de porter des armes et même de pratiquer les arts du combat.
Ces dispositions auront deux conséquences déterminantes sur l’avenir du ju-jutsu :
- L’école de ju-jutsu qui veut perdurer doit savoir se faire discrète.
- L’école de ju-jutsu la plus efficace se doit d’être la plus pragmatique. En effet, aux duels entre samouraï se substituent alors des combats de rue, dans lesquels l’honneur et les règles n’ont pas leur place. Les sabres et les armures non plus... Il importe donc de délaisser les techniques spécifiques au champ de bataille et aux duels d’escrime pour repenser et développer les prises recourant aux saisies des membres et des vêtements, aux étranglements ainsi qu’aux hyperextensions des articulations.
On a coutume de dire que Kano était un saint homme qui a voulu développer le judo pour en faire une discipline emprunte de sagesse, où tout serait harmonie, par opposition avec les brutes épaisses qui pratiquaient le ju-jutsu dans les rues. C’est pour le moins inexact.
Dans Sugata Sanshiro (1965), les cinéastes Kurosawa Akira[3] et Uchikawa Seiichiro ont fait une transcription fidèle de ce qu’était la situation à l’époque. Mifune Toshiro interprète ici Yano Shogoro (alter ego fictif de Kano Jigoro), professeur de ju-jutsu.
Les anciens arts de la guerre (bujutsu) sont encore enseignés à la dure. Les blessures graves sont légion chez les jujutsukas. Kano en a été largement témoin et veut changer cela. Il estime que l’on doit pouvoir enseigner une méthode de défense efficace basée sur le ju-jutsu mais sans craindre de dommages corporels. Kano va ainsi créer son propre dojo, le Kodokan, au sein duquel il développera le judo, première discipline de ce que l’on appellera plus tard les budo.
Il est également faux de prétendre que Kano voulait faire du judo un sport, en opposition au ju-jutsu, technique de combat. Le judo est au contraire conçu à l’origine comme une véritable méthode de combat enseignée de manière sportive [4], c’est-à-dire fair-play : le pratiquant doit accepter la défaite comme une petite mort et en tirer les enseignements pour se relever au sens physique et figuré.
Le judo se révèle ainsi une synthèse de nombreux styles de ju-jutsu (notamment Kito Ryu et Tenshin Shinyo Ryu, écoles dont Kano fut diplômé). Par ailleurs, le Kodokan demeura durant des décennies un lieu où les jujutsukas sont venus lancer des défis pour prouver que leur école était meilleure que celle de Kano. S’il refusait que ces propres disciples se livrent à ce genre de provocation, Kano a toujours accepté qu’ils les relèvent, car ces défis faisaient partie intégrante de la tradition du ju-jutsu.
On est loin de l’image d’Épinal faisant de Kano un bonze qui dédie sa vie à la méditation et au développement de son âme par la pratique d’une gymnastique vaguement héritée des arts de la guerre. Au lieu de cela, on découvre que le bon professeur Kano a continuellement incité les tenants de diverses écoles de ju-jutsu à intégrer le Kodokan pour faire de son Judo la discipline de combat la plus efficace possible. C’est ainsi qu’il persuada un Japonais d’Okinawa de venir enseigner les atemis au Kodokan. L’homme s’appelait Funakoshi Gichin et il allait fonder ainsi dans la capitale le premier dojo de... karaté. Kano envoya également l’un de ses disciples les plus proches, Tomiki Kenji, étudier avec Ueshiba Morihei, expert en aïki-jutsu et futur fondateur de l’aïkido[5].
Cette recherche continue de l’efficacité maximale du judo nous conduit tout naturellement à nous intéresser au Fusen-Ryu Ju-Jutsu et à son influence sur la création au sein du Kodokan de la discipline dénommée Kosen Judo.
Le Kosen Judo
Le Fusen-Ryu Ju-Jutsu (littéralement le Ju-jutsu de l’école de Fusen) est fondé au début du XIXème siècle par Motsuge Takeda. Il est l’un des tout premiers styles de ju-jutsu à orienter ses techniques vers les spécificités d’un combat sans arme et sans armure.
Toutefois, à la fin du XIXème siècle, l’école de combat qui domine le marché de la tête et des épaules est sans conteste le style du Kodokan de Kano Jigoro. En 1886, les judokas ont en effet montré leur supériorité sur toutes les écoles de ju-jutsu représentées lors d’une compétition ad hoc organisée par la police de Tokyo. Le Judo devient alors la discipline officiellement enseignée aux policiers tokyoïtes.
Mais deux ans plus tard, Kano subit une importante déconvenue. Le maître du style de Fusen de l’époque, Tanabe Mataemon, envoie dix de ses disciples défier les meilleurs élèves de Kano dans une compétition similaire. Et les judokas sont tous battus.[6]
Le style de Fusen recourt à des formes élémentaires de projection mais repose très largement sur des techniques de clés aux articulations et des étranglements, appliqués aussi bien au sol qu’en position debout. Ainsi, si les judokas du Kodokan sont les maîtres du combat debout grâce à leurs techniques de projection (Nage-Waza), ceux du Fusen-Ryu Ju-Jutsu le sont au sol (Ne-Waza).
Or, s’il est facile pour un combattant de forcer son adversaire à poursuivre un combat au sol, il est quasiment impossible de l’obliger à lutter debout. D’où la supériorité du Fusen-Ryu.
Fidèle à ses principes, Kano demande alors à Tanabe de se joindre au Kodokan afin de lui permettre d’incorporer ce style si particulier (et si efficace) à son Judo. Tanabe accepte. S’en suit alors une période de grand développement de techniques de judo au sol, période que les historiens des arts martiaux dénommeront Révolution du Ne-Waza. Les sessions de recherche des judokas spécialistes en ne-waza se tiendront dans un collège tokyoïte. C’est ainsi que cette branche du Kodokan Judo sera dénommée communément Kosen Judo (littéralement judo de collège).
Basé sur l’abandon de l’adversaire par l’application de techniques de soumission, le style de Fusen présentait la particularité d’occasionner moins de traumatismes graves que les projections traditionnelles du Judo. C’est pour cette raison que le Ne-Waza développé au Kodokan connut un succès considérable au sein du système éducatif japonais. Kano en fit en effet une discipline de développement du corps enseignée dans les écoles secondaires du Japon. Il donna ainsi lieu à l’éclosion d’une forme particulière de pratique du judo. Les premiers championnats du Japon de Kosen Judo se tinrent à Tokyo en 1914.
Mais le succès et l’efficacité du ne-waza poussèrent Kano à une véritable introspection : il devenait relativement facile d’entraîner un combattant à lutter au sol, mettant ainsi en échec n’importe quel tenant d’une école rivale. Le judo s’orientait alors vers une discipline presque exclusivement basée sur le ne-waza. Kano n’y voyait pas malice en soi, mais il ne souhaitait pas voir le judo devenir une sorte de lutte au sol.
Aussi en 1925, le fondateur décida de modifier les règles de compétition. Tout combat devait commencer debout et tout judoka qui amenait son adversaire au sol sans le projeter et ce, plus de 3 fois, était déclaré perdant. Cette règle fut maintenue jusqu’en 1940. Mais les pratiquants de Kosen Judo l’ignorèrent et poursuivirent les compétitions dans leur propre style.
Kano ne tenta toutefois jamais de s’opposer au Kosen Judo. Non seulement il ne voyait aucun mal à pratiquer largement en ne-waza, mais il avait toujours besoin de spécialistes en techniques au sol. Et après tout, les pratiquants de Kosen Judo étaient très minoritaires.
À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, les autorités japonaises prirent les rênes du Kodokan et en firent une académie militaire, au grand dam de Kano. L’armée japonaise avait déjà fait de même des décennies plus tôt, en récupérant le Butokukai (école de judo rivale de celle de Kano, fondée en 1895) et en lui adjoignant une académie militaire (le Budo Semmon Gako).
Faire du Kodokan à son tour une académie militaire constituait aux yeux de Kano une grave violation des principes du judo. Mais le fondateur n’avait guère les moyens de s’opposer à cet acte politique. Dépité, il concentra alors ses efforts dans une direction qu’il avait empruntée des années plus tôt : devenu le premier membre asiatique du Comité international olympique (CIO) en 1909, il oeuvra pour faire du Judo une discipline olympique. Il mourut d’ailleurs en 1938, au retour d’une réunion du CIO en Egypte. D’aucuns prétendent qu’il aurait été empoisonné, en raison de son opposition à la politique martiale du Japon.
La naissance du judo moderne
Après la défaite du Japon en 1945, les forces américaines d’occupation dirigées par le général McArthur démantèlent l’armée nippone et interdisent toute forme de regroupement de nature à dissimuler son éventuelle reconstitution.
Comme d’autres dojo, le Kodokan est fermé. Finalement, Kano Risei, le fils du fondateur, parvient à le faire rouvrir en 1947, à la condition expresse de n’en faire qu’un centre sportif. C’est dans ce contexte que le judo va connaître sa considérable expansion. Le judo n’est plus dès lors considéré comme un art martial mais comme un sport. Et c’est ce sport que les maîtres de judo vont enseigner ouvertement, notamment aux occidentaux alors présents au Japon.
La pratique du Kosen Judo posait alors problème à Kano Risei. Les règles de la discipline ne prévoyaient pas en effet de décompte des points mais la victoire par soumission (i.e. la défaite par abandon). Par ailleurs, les competitions de Kosen Judo avaient pris la forme d’une bataille entre écoles et universités. Les combattants ne luttaient pas seulement pour eux mais aussi et surtout pour l’honneur de leur institution. Ainsi, à des niveaux élevés de compétition, les combattants refusaient fréquemment d’abandonner, ce qui aboutissait à des membres cassés ou à des évanouissements. Des comportements qui tranchaient avec la façade policée que le Kodokan devait afficher s’il voulait pouvoir rouvrir.
Le fils du fondateur décida alors de recentrer le Kodokan Judo vers le nage-waza et un nombre limité de techniques de ne-waza. Il erradiqua ainsi du Judo Kodokan les clefs de jambe, de poignet, de cou ainsi que certaines clefs de bras et étranglements jugés trop dangereux.
Délaissant ainsi en grande partie la spécificité du Kosen Judo, le Kodokan Judo se présentait ouvertement comme un sport. Le judo moderne venait de naître.
Maeda Mitsuo : du Kodokan au jiu-jitsu brésilien
Quid du jiu-jitsu brésilien dans cet historique ? Eh bien, à cette époque, son histoire a déjà débuté. Son fondateur est un Japonais du nom de Maeda Mitsuo. Né en 1879, il commence à étudier le ju-jutsu en 1896, avant d’entrer au Kodokan l’année suivante. À cette époque, le dojo de Kano est encore en pleine Révolution du Ne-Waza. C’est ainsi que Maeda deviendra l’un des plus grands praticiens du judo au sol. De même, il entrera dans le premier cercle des disciples de Kano. Le fondateur confiera ainsi à Maeda la responsabilité d’une tournée de promotion du judo aux États-Unis en 1904, puis en Amérique du Sud au cours des années suivantes.
Lorsque Maeda revient sur le continent américain en 1920, c’est au sein d’une colonie de Japonais ayant choisi de s’implanter au Brésil. La tâche n’est pas aisée. Pour arrondir ses fins de mois, le judoka se livre à des combats de lutte libre (en portugais : vale tudo). Maeda bat tous ses adversaires, ce qui lui vaut le surnom de Conde Koma (i.e. le Comte du combat)
Sa carrière de lutteur professionnel sera largement facilitée par un homme d’affaires du cru, d’origine écossaise, dénommé Gastāo Gracie. L’aide du Brésilien a dû en effet s’avérer des plus grandes car, en guise de remerciement, Maeda enseigne son art du combat au fils aîné de Gracie, prénommé Carlos. Ce dernier adaptera ensuite les techniques de Maeda à sa morphologie et à son tempérament de duelliste patenté. Réputé invaincu, Carlos Gracie deviendra au Brésil une véritable légende.
En 1925, Carlos ouvre un dojo au sein duquel il enseigne le jiu-jitsu au public ainsi qu’à trois de ses frères. Le cinquième fils de Gastāo, Hélio Gracie, ne participe pas à ces entraînements. Son médecin lui a en effet interdit de pratiquer toute activité sportive en raison d’une santé fragile et d’une faible constitution. Toutefois, il assiste régulièrement aux entraînements... depuis le bord du tatami.
Un beau jour, Helio, alors âgé de 16 ans, constate que son frère Carlos, n’est pas à l’heure pour dispenser l’entraînement. Comme les élèves s’impatientent, Helio leur propose de commencer le cours à la place de son frère. Il pense être pour le moins en mesure de débuter le cours dans l’attente de l’apparition de Carlos. Ce dernier n’arrive qu’après la fin de l’entraînement. Il s’excuse platement auprès de ses élèves, mais l’un d’entre eux lui répond en substance « Ce n’est pas grave. Ton frère Helio a dirigé l’entraînement à ta place. Et si ça ne t’ennuie pas, j’aimerais que ce soit lui dorénavant qui me fasse cours.»
C’est ainsi que Helio Gracie, passant outre l’interdiction médicale, va entamer une carrière légendaire dans les arts martiaux. Dès le début de sa pratique, il va dépouiller le style "brut de décoffrage" de Carlos pour l’adapter à sa morphologie. Ce faisant, il oeuvre dans le même sens que Kano Jigoro. Le fondateur du judo était en effet lui-même chétif et avait orienté en fonction sa pratique du ju-jitsu puis du judo.
Helio Gracie va ainsi développer un style fluide basé sur la technique, au détriment de la force. Dans toute sa carrière de combattant, le malingre Helio Gracie ne connaîtra que trois défaites : il subit la dernière à l’âge de 44 ans, contre un de ses anciens élèves, à l’issue d’un combat de 3 h 40 min... Quant aux deux précédentes, elles l’opposent à Kimura Masahiko, champion du monde de judo. Peu avant leur premier combat, en 1951, Kimura (100 kg, 1 m 90) déclare que si Helio tient plus de trois minutes, il considérera que le Brésilien (63 kg, 1 m 60) a gagné son défi. Gracie perdra... après 14 minutes de combat.
Kimura, impressionné, propose à Gracie de venir enseigner sa technique au Collège impérial de Tokyo. Helio décline l’offre. Il consacrera le reste de son existence en sol brésilien au constant perfectionnement de son jiu-jitsu.
Malgré le fait que d’autres de ses frères se soient illustrés lors de duels en combat libre, c’est bien le style de Helio qui aura le plus grand succès au Brésil et qui fera connaître le jiu-jitsu brésilien en occident.
Les Ultimate Fighting Championships
Les fils de Helio se sont par la suite largement fait connaître par la pratique de la discipline. L’aîné, Rorion, est aujourd’hui le plus brillant instructeur de jiu-jitsu brésilien. C’est à lui que l’on doit l’internationalisation du jiu-jitsu brésilien. Installé aux États-Unis depuis des années, il y crée en 1993 l’Ultimate Fighting Championship (UFC). Le but de l’opération est de créer ex nihilo un événement d’envergure mondiale où les meilleurs combattants de toutes disciplines et de tous styles s’affronteraient dans des conditions les plus proches du combat réel. Il s’agit de déterminer quelle méthode de combat est la plus efficace.
Pour représenter le jiu-jitsu brésilien, Rorion Gracie a l’embarras du choix. Plusieurs de ses frères, demi-frères et cousins sont des pratiquants de très haut niveau. À l’époque, le meilleur de tous est sans conteste Rickson Gracie, son frère cadet. Il a vaincu tout le monde au Brésil, sur et en dehors du circuit officiel de la lutte libre. Selon la rumeur (et le marketing), il aurait gagné plus de 460 combats, sans essuyer une seule défaite.
Que les détracteurs de Rickson Gracie me donnent une liste des combattants qui, à l’époque, avaient l’étoffe de battre Rei Zulu... Rickson est indéniablement un combattant d’exception, l’un des tout meilleurs du monde.
Mais il ne participera pas aux UFC. Selon certains, Rickson aurait refusé pour des raisons financières. Selon d’autres, sa popularité au Brésil faisait obstacle à sa participation aux UFC. Selon Rorion Gracie, Rickson n’était pas assez représentatif des principes de base du jiu-jitsu brésilien. En effet, Rickson est taillé comme un dieu grec. En lieu et place du gladiateur de peplum, Rorion choisit de faire concourir son frère Royce Gracie.
L’UFC I voit s’affronter toutes sortes d’individus, sur un ring octogonal grillagé, dans une absence quasi-totale de règles [7]. Des sportifs affrontent des brutes sans foi ni loi. C’est un déchaînement de violence que la bonne société américaine de l’époque va largement condamner.
Mais le landerneau des arts martiaux connaît pour sa part une grande introspection : les judokas découvrent grâce à l’UFC qu’une projection parfaitement exécutée ne met pas fin au combat; les karatékas s’aperçoivent qu’un atemi sur un point vital n’assome pas forcément l’adversaire; les boxeurs apprennent que frapper avec un poing nu peut faire plus de mal à celui qui le donne qu’à celui qui le reçoit, etc. Ce grand métissage des styles et de techniques remet en cause plusieurs fondements que chaque école avait érigé en dogme, dans son coin.
Et c’est sans compter les critiques formulées alors par une myriade d’individus, autoproclamés maîtres et champions de disciplines martiales plus que confidentielles, mais dont les prétentions d’efficacité supérieure s’effondrent comme un château de cartes avec l’avénement de ce type de compétition.
Au coeur de cette brutalité sans nom, Royce Gracie remporte l’UFC I sans faire preuve de violence excessive : des clefs d’articulation et des étranglements. Les spectateurs sont fascinés.
À l’UFC III, en revanche, il est contraint d’abandonner le tournoi pour cause de blessure, à l’issue de sa deuxième victoire.
L’UFC IV est pour sa part remporté par... Royce Gracie.
Il devient alors clair que quelque chose est en train de se passer. Une discipline dont personne ou presque n’a entendu parler (en dehors du Brésil) est en train de tout chambouler. Le Gracie Jiu-Jitsu devient la discipline à battre.
Dès lors, tous les postulants aux UFC et autres tournois clones apparus dans le monde (Pride, K-1, IFC, Cage Rage,...) décident d’inclure dans leur entraînement des techniques de saisie et de soumission au sol. C’est l’aube des arts martiaux mixtes (Mixed Martial Arts ou MMA). Dès lors, en combat libre, ce ne sont plus des disciplines martiales qui s’affrontent, mais des individus qui pratiquent des styles hybrides (pour ne pas dire bâtards), ce qui fait disparaître le principal intérêt de telles rencontres.
Par ailleurs, les UFC sont devenus victimes de leur succès. Des hommes d’affaires ont compris le potentiel commercial des retransmissions télévisées des combats libres. Et de nouvelles règles sont introduites pour rendre le spectacle plus attrayant... et pour respecter les pages de publicité. On introduit des limites de temps, des rounds, des interruptions de combats au sol qui s’éternisent, le match nul,...
Les UFC ont aujourd’hui perdu tout ce qui faisait leur intérêt : l’opposition de disciplines dans des conditions le plus proche possible du combat réel. Leur fondateur, Rorion Gracie, se retire alors du projet, mais les UFC perdurent.
Une mentalité de gentleman pour un sport de brutes ?
Il a souvent été reproché au jiu-jitsu brésilien d’avoir engendré des tournois extrèmement violents. Pourtant, la discipline est l’une des moins brutales à s’y exprimer, et de loin. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’elle nous présente. Bien sûr, le jiu-jitsu brésilien compte son lot de gros bras sans cervelle, mais il ne sont pas aussi nombreux qu’on voudrait nous le faire accroire. Il convient même de s’interroger sérieusement sur la mentalité de ses plus illustres pratiquants.
Ainsi, au sein de la seule famille Gracie, on compte environ 70 pratiquants, qui vont de la brute épaisse au grand maître vénérable. Mais parallèlement aux UFC, le jiu-jitsu brésilien est aussi un art de vivre.
Quand des judokas font de la musculation...
Quand des karatekas s’échinent à casser des parpaings...
Quand des aïkidokas se prennent pour des bonzes détenteurs d’une sagesse millénaire...
Il faut voir Hélio Gracie, 94 ans, pratiquer le jiu-jitsu dans le dojo attenant à sa maison, dans la campagne brésilienne. (voir le dernier quart de la vidéo ci-dessous).
On est là bien plus près de la voie des Kano, Funakoshi et Ueshiba qu’on ne l’a jamais été depuis des décennies.
Ainsi, Hélio et la plupart de ses fils respectent depuis le début de leur pratique un régime alimentaire développé par Carlos Gracie dans les années 30. Mais ce qui frappe le plus, c’est la façon d’être des deux frères Gracie les plus médiatisés, Rorion et Rickson. Voilà deux types qui ont montré à la face du monde qu’ils étaient les tenants d’une des disciplines de combat les plus efficaces que la Terre ait porté et ils ont gardé un état d’esprit relativement sain, quand la plupart des combattants aux UFC, Pride et autres K-1 ont bien souvent un égo démesuré.
Rickson Gracie est certes devenu un monstre marketing. La légende des 460 combats sans défaite en est un signe évident. Mais il faut savoir regarder sous la surface. Ainsi, dans le documentaire intitulé Choke, on suit Rickson durant sa préparation puis ses combats au cours du tournoi de Vale-Tudo qui se tint à Tokyo en 1995. Il le remporta haut la main, mais là n’est pas la question. Il était opposé en finale à un Japonais de petite taille, sur qui pas un bookmaker n’aurait misé un yen avant le début de la compétition. Tout au long de ses trois combats précédents, le Japonais se prend au visage des coups de poing qui assomeraient un éléphant. Mais il est toujours debout et, surprenant tout le monde à trois reprises, il gagne autant de fois par abandon.
Il se qualifie donc pour la finale mais son visage n’est plus qu’une plaie. Ses yeux sont si tuméfiés qu’on se demande s’il voit encore. Dans le vestiaire de Rickson Gracie, son coach lui dit que la finale se profile bien car il n’aura qu’à frapper son adversaire aux yeux pour l’aveugler totalement et l’amener au sol dans de bonnes conditions. Mais Rickson refuse : ce n’est pas sa façon de combattre, il ne profitera pas sournoisement de ce désavantage et il entend amener le Japonais au sol selon son style. Et il le fera... Pour un homme que d’aucuns ont dépeint comme une brute sans cervelle doublée d’un rouleau compresseur marketing, je lui trouve une certaine éthique...
Héritier officiel du Gracie Jiu-Jitsu de Hélio, Rorion fut un grand combattant mais il demeure surtout un pédagogue hors normes. Ainsi la quinzaine de videos (devenues DVD) qu’il a développées sont d’une qualité inégalée. En ce qui concerne les techniques de Gracie Jiu-Jitsu proprement dit, la forme est des plus classiques : on y voit 2 personnes (Rorion et Royce) en gi (et pas kimono !), sur un tatami. En revanche, les techniques montrées et les explications données sont tout simplement remarquables. Énoncées avec simplicité et convivialité, elles dévoilent à l’amateur une rigueur et une concision qui font plaisir à voir.
9ème dan de son art, Rorion a aussi un grand sens du marketing. Détenteur de la marque déposée Gracie Jiu-Jitsu[8], il a su adapter ses techniques à une impressionnante variété de situations et de clientèles. Ainsi propose-t-il des programmes de formation spécifiques pour les forces de l’ordre, les personnels de bord dans l’aviation, les femmes en quête de techniques de self defense basiques mais efficaces,...
Chose suffisamment remarquable pour être signalée : ces déclinaisons du Gracie Jiu-Jitsu ne constituent pas des resucées d’un même programme. Elles sont véritablement adaptées aux besoins de chaque clientèle. Mieux encore, elles sont réalistes et efficaces, à mille milles des ridicules approximations qui farcissent 95% des videos éducatives produites dans le monde très surfait des écoles de self défense et de ju-jitsu moderne.
Ce que le jiu-jitsu brésilien nous apprend sur le judo
À ce propos, revenons un instant sur Maeda Mitsuo et sur le nom de jiu-jitsu qui désigne l’ensemble des techniques qu’il enseigna à Carlos Gracie.
Plusieurs théories coexistent pour expliquer cette dénomination :
- Selon certains, on ignore tout simplement pourquoi Maeda dénomma cette discipline ju-jutsu, puisque lui-même ne l’aurait pratiqué que peu de temps, et seulement au cours de son enfance. En tant que haut gradé du judo Kodokan, c’est ce sport qu’il aurait normalement dû enseigner aux fils Gracie.
- Selon d’autres sources, Maeda aurait introduit dans sa pratique du judo des techniques un peu rudes, allant à l’encontre des principes du judo.
- Une troisième théorie veut que Maeda, coutumier des duels de type combat de rue, ait été de ce fait désavoué par Kano.
Ces deux dernières théories se rejoignent sur un point : Maeda n’aurait pas eu le droit d’enseigner sa technique sous l’appellation judo et l’aurait en conséquence baptisé ju-jutsu (à l’image de ces nombreuses écoles apparues au Japon au XIXème siècle).
Aucune de ces trois hyprothèses n’est véritablement fondée. La troisième théorie a toutefois un fond de vérité. Il a en effet été établi que Kano renvoyait du Kodokan des judokas tokyoïtes qui se livraient à des duels de rue. Mais il ne le fit pas de gaieté de coeur, car ces défis constituaient une composante du processus de recherche de Kano pour développer une discipline la plus pragmatique possible. En fait, Kano renvoyait ce genre d’élèves car le Judo était la discipline officielle de la police de Tokyo. Et que les judokas fussent partie prenante à des troubles de l’ordre public faisait un peu désordre.
Mais quid de Maeda lorsqu’il pratiquait la lutte libre au Brésil, à 18 000 km de Tokyo ? En quoi cela gênait-il Kano ? Au contraire, il prouvait là-bas l’efficacité du judo...
Concernant la dénomination de jiu-jitsu, la question fondamentale est la suivante : quelle preuve a-t-on que ce fût Maeda qui baptisa ainsi l’ensemble de ces techniques ? Que Maeda ait intégré au style Kodokan des techniques personnelles, cela est évident. Mais cela ne saurait absolument pas suffire à faire de lui le créateur ex nihilo d’une nouvelle discipline, le jiu-jitsu brésilien.
On sait que Maeda pratiqua le ju-jutsu pendant un an en 1896, alors qu’il avait 17 ans, juste avant d’entrer au Kodokan, en pleine Révolution du ne-waza. Il y devient d’ailleurs un spécialiste du judo au sol. Maeda fut l’un des plus proches disciples de Kano. Une fois installé au Brésil, Maeda enseigna le judo à Carlos Gracie. Mais il s’agissait de techniques de judo qu’il maîtrisait particuliement, à savoir un judo recourant largement au ne-waza hérité du Fusen-ryu Ju-Jutsu. Or, au début des années 20, il s’agissait de techniques officiellement intégrées au Judo du Kodokan.
Ce sont donc des techniques de judo qu’il enseigna à Carlos Gracie, lequel ouvrit son propre dojo au Brésil en 1925. Le détail a son importance : à cette même date, Kano venait de réorienter officiellement le judo vers le tachi-waza (techniques en position debout). Dans ces conditions, il devenait impossible pour Carlos Gracie d’utiliser le terme judo pour désigner une discipline officiellement distincte.
En conséquence, il apparaît pour le moins logique que Carlos Gracie ait ouvert un dojo de jiu-jitsu, étant donné que la discipline qu’il enseignait était un judo largement influencé par le Fusen-ryu Ju-Jutsu.
Alors, le Gracie Jiu-jitsu est-il vraiment du ju-jutsu ?
Il faut en premier lieu souligner que Hélio Gracie pratiquera le judo jusqu’à un haut niveau : les archives du Kodokan font en effet foi que Helio Gracie était 3ème dan de judo. Parallèlement, il fera de l’enseignement de son frère une interprétation personnelle, axée sur sa propre physionomie : si Maeda et Carlos Gracie avaient tendance à travailler en force en raison de leur gabarit, le malingre Hélio oeuvra clairement pour remettre la discipline sur la voie de la souplesse.
Il suffit d’ailleurs de regarder les images du combat entre Helio Gracie et Kato [9] pour s’apercevoir que le Brésilien pratique d’une façon étrangement proche du judo.
L’un des plus grands spécialistes occidentaux du Judo, Don Draeger, donne du ju-jutsu une fort pertinente définition en trois points. Il s’agit d’une discipline :
- qui n’utilise pas de progression par niveau de ceinture;
- qui ne connaît pas d’enseignement planifié, mais seulement un ensemble de katas et de techniques démontrées en une étape (one-step);
- dont l’enseignement est basé sur une utilisation au champ de bataille.
De tous ces éléments, on peut conclure que le Gracie Jiu-jitsu n’est pas du ju-jutsu. C’est du judo ! Du judo aujourd’hui oublié par les officiels de la discipline, mais du judo incorporé au style Kodokan par Kano Jigoro lui-même durant près de 40 ans !
Mieux encore, le jiu-jitsu brésilien est certainement la discipline qui se rapproche le plus du judo originel de Kano, devançant même le judo sportif moderne !
Et ça, les instances internationales du judo ont bien du mal à l’accepter. Eux, les grands gourous du judo mondial, pratiqueraient une forme de judo tronquée et traficotée pour se conformer au diktat du Général McArthur en 1947 ?! Et ce serait une famille de bouseux brésiliens qui seraient les vrais continuateurs de l’oeuvre de Kano ?! Allons bon, vous n’êtes pas sérieux...
Ouais ben, réfléchissez-y donc à deux fois. Car l’imposture ne s’arrête pas là.
Le Ju-jitsu sous label Judo
D’aucuns répliqueront qu’il est ridicule de voir dans le jiu-jitsu brésilien est une école du judo officieusement issu du Kodokan, alors que le judo sportif (officiellement issu du Kodokan) dispose de sa propre école de ju-jitsu. Cette vision des choses convaincra ceux qui se fient aux mots et non aux faits.
Dans les années 1970-80, la popularité grandissante des méthodes de self défense avait laissé les instances officielles du judo occidental loin derrière sur ce marché hautement concurrentiel. Aussi fut-il décidé en leur sein de faire du neuf avec du vieux. Le judo tirait son origine d’une ancienne méthode de combat, le ju-jutsu ? Qu’à cela ne tienne. Ladies and Gentlemen, please discover le ju-jitsu, méthode de self defense forcément efficace puisqu’archaïque !La France jouera d’ailleurs un rôle important dans le développement de ce concept, à une époque où le judo français de compétition a le vent en poupe. Ainsi, le ju-jitsu officiel y est dispensé au sein de la Fédération française de judo et disciplines affinitaires (FFJDA). Mais il ne faut pas être grand clair (ni même ceinture noire 6ème dan) pour constater à quel point ce ju-jitsu portant l’estampille FFJDA diffère du judo.
Ainsi, on trouve dans ce ju-jitsu faussement moderne fort peu d’enchaînements debout-sol. Plus étonnant encore, les techniques de déplacement et d’application des clés de bras sont généralement fausses, à savoir exécutées de façon non optimale, pour ne pas dire inefficace.
Comment expliquer une telle disparité entre judo et ju-jitsu officiels ? De plus, pourquoi existe-t-il une gradation spécifique au judo et une autre au ju-jitsu ? Et pourquoi à l’inverse, une ceinture noire de judo est-elle automatiquement élevée au rang de ceinture noire de ju-jitsu, même sans entraînement spécifique ? Tout cela n’est guère cohérent.
En fait, cet enseignement sorti de terre fort opportunément trouve ses fondements dans plusieurs katas de judo arbitrairement baptisés "kata de ju-jutsu", et interprétés de façon largement erronée. Le ju-jitsu enseigné sous les auspices des fédérations sportives de judo est clairement une imposture. Mais cela est une autre histoire dont nous reparlerons dans un article ultérieur.
De la supériorité alléguée du Gracie Jiu-Jitsu sur les autres arts martiaux
Au début des années 1990, il ne serait venu à l’esprit de personne dans le petit monde des combats ultimes de prétendre que le Gracie Jiu-Jitsu n’était pas la plus redoutable des disciplines. Ainsi, durant près de 10 ans, le GJJ a été l’art martial à battre, à prendre en défaut. Quelques années plus tard, TOUS les pratiquants professionnels de lutte libre avaient intégré des techniques de jiu-jitsu brésilien dans leur arsenal.
De fait, le Gracie Jiu-Jitsu, victime de son succès, a perdu une partie de sa spécificité et peut-être sa supériorité sur le circuit professionnel. Il est évident que l’on est plus efficace en combat si l’on maîtrise 5 disciplines au lieu d’une seule. Mais cette (vaine) recherche de l’invulnérabilité demeure l’apanage des professionnels, qui ne font que ça toute la journée.
Cette supériorité me semble devoir perdurer au plan amateur. D’une part, il existe un grand nombre de disciplines modernes[10] qui refusent d’évoluer et persistent à refuser d’intégrer les apports pourtant incontestés du Gracie Jiu-Jitsu. Parmi elles, on citera l’improbable Wing Tsun Anti-Grappling Anti-Takedown. Cette branche moderne du Wing Tsun prétend contrer les assauts des pratiquants d’une forme de lutte basée sur les saisies et sur les amenées au sol (comprenez : principalement le jiu-jitsu brésilien). Dans les vidéos de cours, c’est bien joli, cette succession de petits atémis censés neutraliser le grappler [11]. Mais sur le tatami... Il n’y a plus personne. Quelqu’un peut-il me citer un pratiquant de Wing-Tsun-A.G./A.T. à avoir gagner un tournoi de lutte libre ?
Par ailleurs, quid de Monsieur et Madame tout le monde qui ne bénéficient pas de journées de 96 h ? Hors de question d’en faire des experts en MMA. L’approche doit à l’évidence être différente. Dans un tel contexte, il est clair que pratiquer 5 disciplines revient à les survoler toutes. Il est bien préférable de maîtriser une discipline, plutôt de mal en pratiquer 5.
En fait, la question n’est plus ici de savoir si le Gracie Jiu-Jitsu est effectivement supérieur à toutes les autres disciplines. Considéré sous l’angle d’une méthode de self-défense, l’approche du GJJ est excellente : un combat de rue se termine au sol dans plus de 9 cas sur 10; or, le combat au sol est largement délaissé par les agresseurs potentiels. Maîtriser cette sphère de combat s’avérerait donc payante lors d’une confrontation impromptue.
Le combat se décomposerait ainsi en 4 phases :
- éviter les coups en attendant l’ouverture,
- venir au contact de l’adversaire,
- le projeter ou l’amener au sol puis [12]
- l’y contraindre à l’abandon, mais plus vraisemblablement [13] à l’évanouissement, voire à une articulation déboîtée.
Cela peut paraître très théorique et monstrueusement artificiel. On imagine en effet le combat de rue comme une lutte rapide, éphémère dans laquelle le premier qui frappe est vainqueur. Cette conception héritée des striking martial arts est prise en défaut par le GJJ.
Mais contrairement à la lutte sportive ou l’osae-waza en judo, il ne s’agit pas d’immobiliser l’adversaire au sol un certain temps pour lui faire comprendre qu’il a perdu. Et pour cause : il n’a pas perdu. Si le présumé vainqueur se relève, l’agression reprendra de plus belle tant que l’agresseur ne sera pas mis hors-jeu ou tant que l’agressé ne se sera pas enfui.
En conclusion...
Le Gracie Jiu-Jitsu constitue certainement l’un des derniers bastions d’une véritable philosophie des arts martiaux.
Sur le plan spirituel, pourvu qu’il soit pratiqué dans de bonnes conditions, le GJJ se place dans la lignée des budo tels que l’aïkido. Toutefois - et c’est tant mieux -, le GJJ ne connaît pas la prise de tête pseudo-intello-spirituelle et le côté aristocratique de mauvais aloi qui colle à la peau de bien des disciples modernes de Ueshiba.
Sur le plan technique, le jiu-jitsu brésilien a essaimé dans le monde sous l’influence de plusieurs familles de combattants (Gracie, Machado,...), créant ainsi une multitude d’écoles. Mais leur finalité demeure la même :
- le jiu-jitsu brésilien est une discipline issue d’une histoire bi-centenaire;
- il reste en perpétuelle recherche de l’efficacité optimale ; de ce fait, ses techniques ne sont pas figées dans le marbre de la tradition mais sont remises constamment en question et sujettes à amélioration;
- et ce, tout en refusant le recours à la force et à la violence.
Si après ça, vous pensez encore que le GJJ, ce n’est pas du vrai judo, je mange mon gi...
[1] En fait, ces changements d’orthographe s’expliquent par les successives règles de transcription des kanji (caractères japonais hérités du chinois) en romanji (syllabaire occidental).
[2] Les deux vocables seront utilisés ici comme synonymes.
[3] Kurosawa écrivit et réalisa en 1943 et 1945 un premier Sugata Sanshiro (La légende du grand Judo) et sa suite, Zoku Sugata Sanshiro. Il écrivit, produisit et assura le montage du remake de ces deux films, réalisé en 1965 par Uchikawa Seiichiro.
[4] Le judo moderne est aujourd’hui très exactement le contraire. Un comble !
[5] La démarche intellectuelle de Ueshiba qui le conduira de l’aïki-jutsu à l’aïkido est identique à celle qui avait conduit Kano du ju-jutsu au judo. Les deux hommes étaient d’ailleurs de grands amis.
[6] Il faut préciser que Tanabe avait étudié les règles de la compétition de la police de Tokyo et avait longuement observé les judokas du Kodokan pour connaître leur point faible.
[7] Seuls les coups aux yeux et aux parties génitales, les griffures et les saisies de cheveux sont interdits.
[8] Ce qui lui vaudra d’essuyer (et de gagner) un procès de la part de plusieurs membres de sa famille.
[9] Défié une première fois par Gracie, Kimura n’avait pas voulu combattre Helio avant de savoir si le Brésilien était un adversaire à la hauteur. Il avait donc été convenu d’envoyer en éclaireur Kato, champion de judo des poids légers. Suite à la défaite de son compatriote, Kimura décida de relever le gant.
[10] Il est bien évident que les disciplines traditionnelles n’ont aucune raison de le faire...
[11] On oppose généralement les disciplines de combat de type grappling (agripper) comme le judo ou la lutte, à celles de type striking (frapper), comme le karaté ou la boxe.
[12] N’en déplaise à certains judokas, il faut bien se rendre compte que la projection ne suffit généralement pas à mettre un point final au combat.
[13] On parle ici d’agression physique...
Allons bon ! Le voilà qui se met à la littérature enfantine… allez-vous penser en découvrant l'image ci-dessous. Et vous aurez raison… Mais à moitié seulement. Car la BD Usagi Yojimbo est le genre de création populaire qui paraît ne cibler que les enfants pour mieux fasciner les adultes.
Usagi Yojimbo est de la même veine. La BD raconte les aventures d'un lapin rônin (?), un samouraï sans maître, au cœur d'une époque qui a tout du Japon féodal de l'ère Tokugawa (XVIIème-XIXème siècle).
Tout d'abord, une mise au point essentielle : l'auteur de cette bande dessinée, Stan Sakai, est Américain, de même que Fantagraphics Books, la maison d'édition de la version originale de l'œuvre. On considère donc généralement qu'il s'agit d'une BD américaine, un comic book. C'est à mon sens une belle erreur. Tout, dans Usagi Yojimbo, nous ramène au manga, la BD japonaise. Le sujet de l'œuvre et le monde dans lequel évolue notre héros aux grandes oreilles renvoient explicitement au Japon. Par ailleurs, Stan Sakai est né au Japon. On objectera alors que 1) il n'y a vécu que très peu de temps avant d'être élevé aux Etats-Unis et 2) un BDiste d'origine japonaise peut dessiner des histoires inspirés du Japon médiéval sans pour autant faire du manga. Qu'est-ce qui justifie donc cette appellation pour Usagi Yojimbo? Et est-ce vraiment important qu'il s'agisse d'un manga? Après tout, ce n'est jamais que de la BD…Si vous le pensez, c'est que vous n'avez jamais ouvert un manga de votre vie. Je ne parle pas des manga pour enfants dont la qualité varie grandement selon les titres (il est clair que Yu-Gi-Oh et Bey Blade ne sont pas les meilleures séries pour se faire la main en la matière). En revanche, dès qu'on tombe dans le manga pour adolescents ou pour adultes, on se trouve plongé dans une expérience artistique majeure. Tout d'abord, graphiquement, les manga font montre d'une maîtrise impressionnante de la mise en case. Inspirée à la fois des arts graphiques modernes et de la mise en scène de cinéma (et pas seulement d'animation…), elle se révèle d'une redoutable efficacité tout en ne perdant jamais de vue son but premier : se mettre au service de l'histoire. Or, dans leur grande majorité, les BD japonaises font montre de qualités scénaristiques largement supérieures aux comic books. Seuls une poignée d'auteurs américains sont parvenus à atteindre ces sommets (Neil Gaiman, Alan Moore et, bien sûr, Frank Miller, pour ne citer que les plus célèbres). Et si l'on pousse cette comparaison des qualités dramatiques encore plus à l'Est, force est de constater que, à côté du manga, l'école franco-belge, c'est Sylvain et Sylvette …
Mais il y a dans le manga un aspect encore plus important que le scénario. Une BD japonaise qui se respecte révèle en effet des personnages d'une complexité fascinante Une dimension que bien peu d'auteurs de comic books ont intégrée (notamment Stan Lee et Frank Miller, encore) et qu'aucun BDiste franco-belge ne semble avoir seulement comprise.
Avec ses fabuleux personnages, Usagi Yojimbo ne déroge donc pas à la règle. Ce faisant, Stan Sakai se paie le luxe de viser (et d'atteindre) un public très jeune. Il met ainsi en scène des animaux anthropomorphes dessinés de façon simple mais splendide pour mieux attirer l'attention des petits lecteurs sur la complexité des sentiments humains et la pertinence de la philosophie des arts martiaux japonais. Il faut quand même le faire !
Stan Sakaï se révèle ainsi un artiste populaire et humaniste. C'est certainement ce qui lui vaudra du dessinateur William Stout d'être qualifié d'«Akira Kurosawa du comic book». Le compliment est d'autant plus mérité que Usagi Yojimbo est parsemé de référence à la culture populaire japonaise.
Ainsi, le lapin Miyamoto Usagi tire son nom et certaines de ses caractéristiques du samouraï Miyamoto Musashi (1584-1645) [1]. Sabreur de légende (on lui prête plus de 1000 duels victorieux), il est l'auteur du Traité des 5 roues. Ce classique des classiques de la littérature japonaise constitue un ouvrage de référence en matière de tactique martiale. Il inspirera par ailleurs aux hommes d'affaires nippons une approche contemporaine en matière de stratégie de management.
C'est à Yoshikawa Eiji que l'on doit la biographie de Musashi Miyamoto [2] intitulée Musashi (en édition française : La pierre et le sabre), véritable œuvre littéraire séminale. On en a tiré :
- des manga, dont le ma-gis-tral Vagabond de Inoue Takehiko ,
- trois adaptations pour la télévision,
- mais surtout sept versions pour le cinéma (dont une de Mizoguchi Kenji).
La plus célèbre demeure toutefois le triptyque de Inagaki Hiroshi :
- Samurai Miyamoto Musashi (Miyamoto Musashi - 1954)
- Duel at Ichijoji Temple (Zoku Miyamoto Musashi: Ichijōji no kettō - 1955);
- Duel at Ganryu Island (Miyamoto Musashi kanketsuhen: kettō Ganryūjima - 1956).
Détail décisif : dans ces trois films, Musashi est interprété par l'immense Mifune Toshiro [3], qui fut en outre l'un des acteurs fétiches de Kurosawa, avec qui il tourna 16 films.Mifune Toshiro tient ainsi le rôle-titre dans Yojimbo (1961) de Kurosawa : l'histoire d'un rônin, surnommé Sanjuro, qui prend la défense de villageois vivant sous le joug de deux clans de brigands antagonistes.
Pour sa part, le lapin samouraï de Usagi Yojimbo sera appelé plusieurs fois, au cours de ses pérégrinations, à défendre des villageois contre des hordes de brigands, de vils seigneurs, de ninjas,…
Le personnage de Sanjuro, toujours interprété par Mifune, est de retour devant la caméra de Kurosawa l'année suivante dans Sanjuro. Le rônin vient cette fois en aide à de jeunes samouraïs, qui ont trouvé refuge dans le pavillon où le vagabond a passé la nuit. Leur clan est menacé par un ambitieux et roublard seigneur voisin.
Parallèlement, dans Usagi Yojimbo - tome 1, le jeune seigneur Noriyuki, seul survivant de la famille qui règne sur son clan, trouve refuge dans le pavillon occupé par Usagi, lequel se retrouve rapidement assiégé par les hommes du vil seigneur Hikiji.
Comme on peut le constater ci-dessous, la comparaison entre les deux œuvres ne s'arrête pas à ce lapidaire synopsis.

Autre référence graphique criante de Stan Sakai à Kurosawa et Mifune : Le château de l'araignée(1957).

On en terminera avec Kurosawa par un clin d'œil à Après la pluie de Koizumi Takashi. Ce disciple et fidèle assistant-réalisateur de Kurosawa met en scène en 1999 le dernier scénario du maître. Ce film partage avec Usagi Yojimbo – tome 4 une scène de duel contre un lancier au cours de laquelle le rônin cherche à se faire engager au service d'un seigneur.
Notez le titre du chapitre...


Usagi Yojimbo se réfère à bien d'autres classiques de la culture populaire japonaise, notamment deux séries de manga des années 60-70, dont les adaptations cinématographiques connurent un énorme succès public au Japon.
Ainsi, l'un des personnages récurrents de Usagi Yojimbo est un cochon aveugle, recherché pour meurtres. Il est vrai que ce vagabond qui cherche seulement un endroit pour vivre en paix doit constamment se défendre contre des chasseurs de prime. Or, son bâton cache une lame de sabre qu'il manie avec une dextérité étonnante. Le cochon aveugle Zato-ino renvoie évidemment au masseur aveugle Zatoïchi, héros du manga homonyme de Hirata Hiroshi, d'après le conte de Shimozawa Kan. Zatoïchi a lui aussi connu pléthore de transpositions sur grand écran (près d'une trentaine). L'acteur qui l'a incarné le plus souvent est Katsu Shintarô. On signalera particulièrement Zatoïchi meets Yojimbo (1970) de Kihachi Okamoto, dans lequel Katsu croise le fer avec… Mifune Toshiro, lequel reprend pour l'occasion le rôle kurosawaïen de Sanjuro. Stan Sakai n'a pas pu résister au plaisir d'évoquer dans sa BD ce mythique cross-over cinématographique.

Enfin, Usagi Yojimbo nous renvoie à un autre classique incontournable du genre. Dans son tome 5, le samouraï aux grandes oreilles croise le chemin (et le fer) du bouc solitaire et de son petit. L'évocation du grandiose manga Lone Wolf and Cub (traduisez : le loup solitaire et son petit) est irrésistible. Œuvre du scénariste Koike Kazuo et du dessinateur Goseki Kojima, cette autre merveille du manga, a été récemment rééditée aux USA et en France.[4]
Lone Wolf and Cub est plus particulièrement connu des amateurs de cinéma populaire japonais par son adaptation au cinéma dans la série de films Baby Cart (traduisez : le chariot de bébé).

Véritable chef d'œuvre de la bande dessinée, Usagi Yojimbo est, on l'aura compris, un must pour tous les amateurs d'arts martiaux japonais. Ils trouveraient là d'ailleurs une occasion en or d'initier leurs enfants à la philosophie qui s'y rattache. Nul doute qu'ils se passionneraient immédiatement pour les aventures du samouraï aux grandes oreilles. J'en parle d'expérience.
Notes :[1] Entre autres, alors que Musashi est engagé dans la bataille (historique) de Sekigahara, Usagi a combattu à la bataille de Adachigahara. Les deux personnages sont également tous deux les tenants d'une école d'escrime à deux sabres.
[2] On écrira de préférence Musashi Miyamoto au lieu de Miyamoto Musashi, la langue japonaise commençant l'énoncé des noms de personnes par le nom de famille, suivi du prénom.
[3] Il n'est ainsi pas anodin que le défunt maître du lapin samouraï était le seigneur Mifune.
[4] Les couvertures des différents volumes de cette nouvelle édition sont l'œuvre des dessinateurs américains Lynn Varley et… Frank Miller (encore et toujours).
L’un de ces fragments particulièrement savoureux est la place et la forme conférées par Wimmer aux arts martiaux pratiqués par les Ecclésiastes Grammaton. Cet aspect du film a été confié à l’américain Jim Vickers, coordinateur de cascades et professeur de karaté, 4ème dan. On lui doit ainsi la création de chorégraphies martiales dans des styles très rarement vus dans le cinéma américain.
Cette victoire expéditive fait référence à Sanjuro, l’incontournable chambarra (film de sabre japonais) de KUROSAWA Akira, avec MIFUNE Toshiro dans le rôle-titre. Le duel final, que le spectateur s’imagine à l’avance comme titanesque, se résume à un mouvement unique et foudroyant du sabre(1). Le sang surgit de la veine tranchée dans un effet gore renforcé par la stupéfaction(2).
Après analyse de milliers de combats à l’arme à feu, les Ecclésiastes ont déterminé que la distribution géométrique des antagonistes dans n’importe quel combat était statistiquement prévisible à chaque fois. Le kata du tir identifie l’attaquant comme une arme totale. Chaque nouvelle position représente une nouvelle zone de neutralisation maximum, infligeant un maximum de blessures à un maximum d’adversaires, tout en permettant au défenseur d’éviter les trajectoires statistiquement traditionnelles de riposte. La maîtrise instinctive de cet art vous permettra d’augmenter votre puissance de tir d’au moins 120 %.
En parallèle, on aperçoit sur l’écran d’un ordinateur portable une mise en image des Bunkaï du kata.
Jodan Shuto uke : Jodan morote uchi uke :
Vous l’aurez compris, pour tout amateur de science-fiction et/ou d’arts martiaux, Equilibrium est un film à découvrir.
On ne pourra malheureusement pas en dire autant du second film de Kurt Wimmer, Ultraviolet.
(1) Dans les deux films, le sabre est tenu en garde inversée (le pouce tourné vers le pommeau de l’arme et non vers la pointe).
(2) Un clin d’œil similaire au film de Kurosawa appararaît dans Blade 2, de Guillermo del Toro (2002), lorsque Blade (Wesley Snipes) occit Rheinardt (Ron Perlman).
(3) Le jeu de rôle CyberPunk 2020 permettait aux personnages-joueurs d’acquérir une aptitude similaire, le gun-fu.
(4) Cet article a été à l'origine publié dans le journal de mon ancien club de karaté-do.
En 1937, le jeune chinois CHEN Zhen, étudiant à Tokyo, apprend que son maître de boxe chinoise a succombé à un combat contre l’instructeur d’un dojo japonais de Shangaï. Afin de lui rendre un dernier hommage, CHEN revient dans cette ville qui vit sous le joug de l’occupant nippon. Il y découvre bientôt que son maître a en fait été empoisonné peu avant son duel, à l’instigation d’un officier supérieur japonais, avec la complicité d’un des disciples du défunt professeur.Les points communs entre les deux films s’arrêtent à ce synopsis lapidaire. Et c’est tant mieux.
Classique du cinéma de Hong Kong des années 70, La Fureur de vaincre se révèle aujourd’hui un film médiocre, dont le seul attrait réside dans la présence (dans tous les sens du terme) de Bruce LEE. Outre ses cadrages et son montage largement perfectibles, le film étonne surtout par un scénario épouvantablement manichéen (tous les Japonais sont très méchants – tous les Chinois sont très gentils). Pis, le personnage de CHEN Zhen interprété par Bruce Lee s’avère totalement incohérent : l’artiste martial respectueux de l’enseignement de son maître se transforme en un véritable hystérique éructant une floppée de vociférations qui frisent le ridicule. Bien sûr, LEE assure le spectacle, avec des chorégraphies d’une puissance et d’une célérité improbables. Mais ce n’est pas suffisant pour permettre au film de tenir la distance(1).
Dès les premières images, Fist of Legend s’impose comme l’anti-thèse de La Fureur de vaincre. Ecrit par trois scénaristes dignes de ce nom, son script fait montre d’une subtilité bienvenue. Par ailleurs, la direction d’acteurs de Gordon CHAN se situe à des années-lumière de la piteuse mise en scène de LO Wei. Quant à Jet LI, il impose ses qualités physiques et techniques avec brio, dans un style différent de celui de Bruce LEE, mais tout aussi impressionnant.
Par ailleurs, le film bénéficie des chorégraphies martiales de YUEN Woo Ping, réalisateur de quelques films à Hong Kong, mais surtout réputé pour ses talents de coordinateur des cascades. Son travail sur Fist of Legend le mènera d’ailleurs sur les plateaux de Matrix puis de Tigre et Dragon.
Célébré pour ses combats aériens à grands renforts de câbles, YUEN Woo Ping sera cette fois contraint d’imaginer des bastons sur le plancher des vaches. En effet, le réalisateur veut insuffler au film un style réaliste qui lui permettra de faire passer plus facilement son message. Ainsi, Gordon CHAN fait ériger des décors pourvus d’un plafond très bas, pour éviter à YUEN de filmer des combattants en train de lutter à dix mètres au-dessus du sol. Wu xian pian (2) d’exception, Fist of Legend se distingue du tout-venant dans le cinéma HK par la complémentarité entre le travail de CHAN (co-scénariste et metteur en scène) et celui de YUEN (chorégraphe et réalisateur des combats)(3). Cette cohésion fait tout l’intérêt de ce film dans le contexte qui nous intéresse ici.
En premier lieu, le film met aux prises une école de boxe chinoise et un dojo japonais de karaté. Ce dernier se révèle en fait l’enjeu d’une manipulation visant les descendants de samouraï qui y résident, ourdie par certains militaires nippons particulièrement belliqueux.
Parmi les nombreux éléments qui achèvent d’estomper le manichéisme apparent du film, le plus important est sans conteste le personnage de l’expert en arts martiaux japonais FUNAKOSHI Fumio, inspiré de son homonyme, FUNAKOSHI Gichin, fondateur du karate moderne.
Dès la première séquence de Fist of Legend, FUNAKOSHI se distingue des autres combattants nippons, non par ses qualités de lutteur mais par son éthique. Ainsi, lorsque le film débute, une douzaine de karateka du clan Kokureu font irruption dans une salle de cours de l’Université de Tokyo pour en chasser CHEN Zhen. Mais ils essuient une cuisante défaite face au seul Chinois au cours d’une mémorable rixe.
Survient alors FUNAKOSHI, dignitaire du clan Kokureu qui fustige l’attitude des karateka, avant d’aller de l’un à l’autre, soignant ici une cheville luxée, remettant là une mâchoire déboîtée.
Cet aspect de FUNAKOSHI est évidemment inspirée du personnage de NIIDE Kyojio, interprété par MIFUNE Toshiro dans le film de KUROSAWA Akira, Barberousse. Dans ce chef d’œuvre absolu ( Barberousse est l’un des plus beaux films de toute l’histoire du cinéma), le Dr NIIDE en visite professionnelle dans une maison close, remarque une fillette fiévreuse au bord de l’épuisement. Le médecin décide d’emmener la malade à son hôpital. La mère maquerelle, qui entend bien prostituer sa jeune pensionnaire, refuse et appelle à l’aide. NIIDE se retrouve assailli par une dizaine d’hommes chargés de la sécurité de l’établissement. Il fait alors montre sur eux d’une impressionnante maîtrise du ju-jitsu.
A la fin du combat, le médecin va de l’un à l’autre de ses assaillants étendus à terre et leur prodigue les premiers soins.
Plus tard, le film nous propose une confrontation entre FUNAKOSHI et CHEN, aussi passionnante sur le fond que sur la forme. En effet, habituellement, dans les films d’arts martiaux, les combats interrompent le déroulement de l’histoire, laquelle reprend son cours dès la fin de la lutte.
Dans Fist of Legend, et tout particulièrement dans ce duel, les assauts participent à la définition et à l’évolution des personnages. Les regards, les changements de posture, tout concourt à montrer la réflexion et l’effort d’adaptation des deux combattants.
Au cours de l’affrontement, FUNAKOSHI élargit son horizon en se confrontant à un style de combat hybride mais efficace, tout en jaugeant la valeur morale du jeune homme (4). Mais il imposera aussi à CHEN le respect de son adversaire (en l’occurrence un Japonais, alors que l’on est en pleine guerre sino-japonaise) par la droiture d’esprit qui sourd de sa maîtrise technique et de sa philosophie de karateka.
Ce n’est pas l’opposition entre arts martiaux chinois et japonais qui caractérise ce duel. CHEN Zhen, qui a étudié dans des dojos japonais, a déjà débuté une synthèse entre boxe chinoise et karaté (5). On peut d’ailleurs juger de cette évolution au cours d’un précédent combat, contre son rival de l’école de boxe chinoise. Notez les différences entre les deux combattants, dans des postures ayant pourtant la même forme.
C’est plutôt dans la rencontre harmonieuse du classicisme et du synthétique, de l’ancien et du moderne que le combat FUNAKOSHI vs. CHEN vaut d’être considéré. La lutte commence en franche opposition, pour se muer, au gré de l’évolution des personnages, en interpénétration des styles. On n’en donnera ici que quelques exemples.
Citons tout d’abord FUNAKOSHI qui s’essaie à la position de garde et au jeu de jambes de CHEN (dont il s’attire aussitôt la sympathie). Puis, le talent de cet adversaire deux fois plus jeune contraint le Japonais à trouver des enchaînements inédits, comme celui reproduit ci-dessous, mêlant à son karaté des techniques de judo et d’aïkido…
…Ainsi que des pratiques non conventionnelles mais efficaces :
Puis, CHEN lui-même cherchera à s’harmoniser avec FUNAKOSHI en tentant, par exemple, une projection que ce dernier lui a précédemment portée.
Le combat se soldera évidemment par un match nul (bien que CHEN estime avoir perdu…). Mais les deux hommes ont gagné le respect de l’autre.
Les arts martiaux classiques ne doivent donc pas se pratiquer dans une vénération de leurs seules origines mais avec l’esprit ouvert à d’autres formes ayant fait leurs preuves. De même, les nouvelles techniques doivent se développer sur les fondations des formes classiques, dans le respect de la philosophie inhérente à ces pratiques. Car comme le dit FUNAKOSHI à l’issue du duel :
Si l’important était de gagner, on utiliserait des armes.
Et le Japonais de s’éloigner du lieu du combat, très digne, mais en claudiquant tout de même un peu…
Un film incontournable pour tout amateur du cinéma des arts martiaux. Ca tombe bien : HK Vidéo en a sorti une édition DVD collector 2 disques hautement recommandable.
Liens :
Site officiel du film
Critiques du film sur Oasies.com
Critiques du film et du DVD sur DVDRama.net
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(1) Cela n’empêchera pas LO Wei d’en écrire et réaliser en 1976 un mauvais remake, La nouvelle fureur de vaincre, avec un jeune Jackie CHAN qui n’est que l’ombre de LEE.
(2) On distingue généralement le wu xian pian, film d’arts martiaux classique, souvent en costumes ( Touch of Zen, Histoires de fantômes chinois, Evil Cult,…) du kung fu pian, film d’action moderne policier et urbain ( The Killer, Infernal Affairs, The Mission,…).
(3) Habituellement, dans le cinéma de Hong Kong, le réalisateur du film cède sa place et sa casquette au responsable des cascades, le temps des scènes de combat. Pour Fist of Legend, Gordon CHAN – dont c’était le premier film de kung-fu – et YUEN ont travaillé de concert, l’un se chargeant de la direction d’acteurs, l’autre des cadrages et de la chorégraphie.
(4) Contrairement à La Fureur de vaincre, la fiancée de CHEN n’est pas chinoise mais japonaise. Elle est de plus la nièce de FUNAKOSHI (qui s’avère un père de substitution). Cette parenté renforce l’allégorie du film sur les liens étroits unissant arts martiaux chinois et nippons.
(5) C’est d’ailleurs une synthèse similaire que Bruce LEE avait réalisé en élaborant le Jeet Kune Do.