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Tout d'abord, les cinq intervenants dans leur ensemble ont brillé par leur incompréhension du thème de l'atelier, dont ils n'avaient apparemment pas lu le titre jusqu'à la fin. En effet, aucun des conférenciers n'a ne serait-ce que prononcé une seule fois le vocable "nouvelles technologies" !
Par trois fois, nous avons eu droit à un grand classique du PowerPoint de colloques internationaux: la présentation en bonne et due forme de l'organigramme de la structure à laquelle appartient le conférencier, laquelle a monopolisé la moitié du temps imparti aux intervenants. Il est vrai que ces derniers semblaient penser que le monde tournait autour de leur petite organisation « française d'expression française-française ».
Ceci expliquant cela, 4 des 5 conférenciers étaient en effet des Français et pas peu fiers de l'être. Paraphrasant malgré elle Salvador Dali, l'une d'entre eux a semblé nous dire « Au ... de Bordeaux, est le centre de la terre ». Un second a déblatéré sur le grand méchant État français qui se désengage du secteur et charge la mule des gestionnaires. Une troisième ne jurait que par une obscure structure au fin fond d'un incompréhensible organigramme de la sa Direction générale de rattachement. Un quatrième nous a expliqué comment sa société de sous-traitance faisait rondement tourner toute une méga-corporation francilienne.
Quant au 5ème intervenant, bien que d'origine maghrébine, il ne déparait pas le tableau : haut fonctionnaire d'une institution de l'ONU, sa plus notable sortie a été de nous expliquer avec l'allégresse du polytechnicien que sa direction de rattachement était la seule au sein de l'administration des Nations Unies à disposer, je cite, « d'un exécutif double ». Ce qui a fait résonner en moi le mot célèbre de M. Spock : « Fascinant…»
En fait, l'atelier aurait dû être sous-titré Comment l'esprit petit-fonctionnaire vint à des gestionnaires de haut niveau du secteur privé français.
Sur la forme, je passerai rapidement sur la qualité des PowerPoint présentés. D'une beauté et d'une convivialité qu'un Antrios ou qu'un Jackson Pollock sous acide n'auraient pas renié. Il faut toutefois reconnaître une vertu à ces présentations informatiques: leur incontestable valeur archéologique. Dans 2000 ans, les historiens de l'informatique qui les exhumeront des archives proto-numériques pourront qualifier les Français du début du XXIème siècle de Homo Neanderthalensis du PowerPoint. N'oublions pas que l'atelier portait – en théorie – sur les nouvelles technologies. Ça donne une idée…
Le PDG de ma corporation, assis deux rangs devant moi au milieu d'un public français à plus de 90 %, a fait l'économie d'un aller-retour à Paris. Notre société avait organisé cet été un congrès nord-américain au centre-ville de Montréal. Et l'on s'était alors gaussé de ces asti d'Américains qui avaient déserté les ateliers et conférences pour profiter du beau temps et goûter à la douce ambiance de Downtown Montreal. Mais il faut tout de même leur reconnaître qu'ils sont sortis de leur hôtel, eux. Ce que les Français du colloque francophone-franco-français n'ont certainement pas penser faire. Ainsi, ce seul vendredi après-midi, ils étaient bien trop occupés à trouver, au rez-de-chaussée de l'hôtel, une télévision pour pouvoir regarder un match de l'équipe de France de rugby... No comment.
Incongruité et narcissisme franco-français ont été à n'en point douter les maîtres mots de cette session. À mon palmarès Pourquoi j'ai quitté la France, les conférenciers de ce colloque font une entrée remarquée dans le Top 5.
Dernière victime du syndrôme, la semaine dernière, M. Jacques Lemay, député et porte-parole du Parti Québécois en matière d'immigration. Dans une entrevue accordée à La Presse Canadienne, il accuse le gouvernement fédéral d'être la cause de la multiplication des demandes d'accommodements raisonnables :
Ah, ce gouvernement fédéral, c'est sûr, c'est à cause de lui si ça part en vrille. Forcément. Sauf que...[Les immigrants] arrivent dans une société francophone qui veut intégrer davantage sa population immigrante, mais de l’autre côté, le Canada prône le multiculturalisme. (...) Quand vous êtes dans un état dont le fondement est le multiculturalisme, qui exacerbe les différences, dont les différences religieuses, ce n’est pas étonnant qu’il y ait autant de demandes d’accommodements. (...) Si le Québec était un pays, il enverrait clairement le message aux immigrants qu’il est un État francophone, dont l’espace public est laïc et qui prône l’égalité entre les hommes et les femmes.
1 - M. Lemay semble oublier qu'il y a au Québec un machin... Comment ça s'appelle déjà ?... Ah oui, un ministère. Un ministère provincial de l'immigration, dit Immigration Québec. À quoi ça sert-tu, cette patente ? En deux mots, il se trouve que la province du Québec a obtenu du vilain-pas-beau gouvernement fédéral, à titre dérogatoire, le droit de choisir ses immigrants. C'est la procédure dite du Certificat de sélection du Québec. Une fois passé sous les fourches caudines d'Immigration Québec, le postulant à l'immigration n'a plus qu'à suivre une procédure allégée auprès d'Immigration Canada, portant uniquement sur le contrôle de son état de santé et de sa situation dans les fichiers de police de ses précédents pays de résidence.
Cela signifie que c'est bien Immigration Québec qui choisit ses immigrants, et non le vilain-pas-beau gouvernement fédéral.
2 - Il a été clairement établi que le Québec constitue une anomalie dans le système d'immigration canadien, en ce sens qu'il est plus facile pour les immigrants d'entrer légalement au Canada en passant par le système officiel québécois. Et pas seulement pour les francophones !
Or, il se trouve que le multiculturalisme est un aspect continuellement mis en avant par Immigration Québec. L'administration espère vraisemblablement que les non-francophones vont se mettre subitement à apprendre une langue étrangère - de surcroît difficile d'accès - en signe de reconnaissance.
La réalité est tout autre. En fait, on dénombre quantité d'immigrants non francophones qui immigrent au Québec pour aller s'installer rapidement dans d'autres provinces.
Par ailleurs, le Québec a cruellement besoin de l'immigration pour pallier une démographie moribonde. Or, il faut se souvenir que 2006 a été une année charnière sur le plan de la natalité : pour la première fois dans la province, le nombre des naissances d'enfants issus de parents immigrants a dépassé celui des naissances d'enfants issus de parents canadiens au Québec. Ça donne une idée...
Ce qui signifie que le Québec aura toujours besoin d'immigrants qu'ils soient francophones ou non. Et que si Immigration Québec se mettait à faire ce que M. Lemay prescrit en disant aux candidats à l'immigration "chez nous, on parle français, on ne tolère pas les inégalités homme-femme et on est une province laïque", on ne pourrait pas mieux s'y prendre pour flinguer la politique d'immigration du Québec.
Maintenant, de deux choses l'une :
- soit M. Lemay ignore vraiment ces éléments. Auquel cas, il faut qu'il change illico d'affectation au sein du groupe PQ au Parlement;
- soit il est au courant, ce qui, de la part du chargé des questions d'immigration au PQ, serait tout de même plus réconfortant pour la population québécoise. Dans ce cas, comment appelle-ton quelqu'un qui pense une chose et qui dit le contraire ?
Hier, je me suis rendu au Consulat général de France à Montréal pour deux affaires. Dans la salle d'attente depuis 30 minutes, je suis enfin appelé pour ma première demande et reçu par la vice-consule en personne (j'en suis d'ailleurs le premier surpris).
15 minutes plus tard, je retourne en salle d'attente pour ma seconde affaire : des photocopies certifiées conformes de documents officiels français. Après avoir patienté encore un quart d'heure, la préposée de la caisse m'appelle. Je me rends au guichet. Commence alors un court dialogue, tout en sous-texte.
Comment ?
Vous étiez où ? Je vous ai déjà appelé tout à l'heure.
J'étais avec la vice-consul.
...
Faut-il s'étonner que nous autres, expatriés au Québec, devons ensuite ramer comme des forcenés pour casser l'image du Maudit Français ?
Imaginez ces pauvres bougres, blanchis sour le harnais d'un dogme inflexible qu'ils nomment objectivité. Soit dit en passant, les journalistes ont la fâcheuse habitude de confondre objectivité et neutralité. Le résultat : des aberrations qui prêteraient à la franche rigolade si les sujets abordés n'étaient pas aussi dramatiques.
Dernier exemple en date, particulièrement frappant : dans l'édition du 16 mars du quotidien gratuit canadien 24 heures (édition de Montréal, page 10) deux articles l'un au-dessus de l'autre donnent le ton de ce que doit être le combat qui fait rage dans le for interne du journaliste pour défendre son éthique (toc).Prisonnier de la CIA depuis mars 2003, Khalid Cheikh Mohammed, le prétendu n˚3 d'Al-Qaeda, aurait avoué (ah ! le plus-que-parfait du conditionnel antérieur, la conjugaison de prédilection du journaliste qui ne sait rien et qui ne veut pas prendre de risque) ! Soit, mais il aurait avoué quoi ? Oh, presque rien : la responsabilité totale des attentats du 11 septembre, la décapitation de Daniel Pearl (qu'il aurait accompli personnellement, lui-même, en personne, de ses mains), les tentatives de 31 attentats, notamment contre Jimmy Carter (!) et Bill Clinton (et Jean-Paul II, selon d'autres médias).
Bref, en villégiature au Club Méd de Guantanamo depuis 4 ans, le gars a interrompu son apérobic pour se fendre d'un petit communiqué de presse (la CIA appelle ça un compte-rendu d'interrogatoire, question de jargon) et nous annoncer qu'il figure effectivement sur le podium des ennemis publics des USA.
Et puis, en-dessous, un petit article, quasiment anodin, qui nous apprend que le même ex n˚3 d'Al-Qaeda se serait plaint (peut-être-apparemment-éventuellement-à-ce-qui-paraît- y-z'ont-dit-aux-infos). Et il se serait plaint de quoi ? Oh, d'une peccadille : avoir subi des tortures.
Oh, on vous le dit, juste comme ça en passant. Vous en faites ce que vous voulez. Nous, journalistes, ne faisons que notre travail qui est de vous informer, en toute objectivité...
Tout ça pour dire que, à l'issue de sa prochaine séance d'aquagym avec les GO de son club de vacances cubain, Khalid Cheikh Mohammed devrait nous annoncer que l'inversion du Gulf Stream, la dérive des continents, l'explosion des supernovae, les épisodes maniaco-dépressifs de Britney Spears, c'est lui...
Comme disait Coluche :
Ah, ils se foutent bien de notre gueule...
C'est précisément ce que doivent se dire les fans du groupe Arcade Fire qui n'ont pas encore découvert Neon Bible, le prochain album de leur groupe favori (sortie officielle le 6 mars prochain).
Les autres (qui savent que les moteurs de recherche internet font des miracles) ont certainement les oreilles qui résonnent encore du titre d'un autre film, de Mark Robson, celui-là : Plus dure sera la chute.Autant la première audition de Funeral nous avait empli de l'indicible sensation d'avoir une pépite sur la platine, autant les écoutes répétées de Neon Bible évoquent à nos oreilles les flatulences de la montagne qui a accouché d'une souris.
Ceux qui auront été aveuglés par l'effet d'appel du groupe, amplifié par le concert de louanges médiatiques, scotomiseront à fond, s'auto-persuadant qu'Arcade Fire est encore le plus grand groupe du monde. Les autres, ceux qui ont des oreilles (et éventuellement un cerveau pour interpréter les signaux sonores), auront bien du mal à se remettre de leur déconvenue.
Pas un morceau de Neon Bible n'arrive ne serait-ce qu'à la cheville de Wake Up ou de Neighbourhood #1, #2, Rebellion Lies ou The Backseat, les cinq merveilles de l'album Funeral.
Texture sonore d'originalité Zéro, rythme bien trop lent pour un groupe qui se prétend branché sur 100 000 V, mélodies globalement inintéressantes,… C'est bien simple, on ne comprend pas comment ceux qui ont enfanté Funeral ont pu nous pondre Neon Bible.
Et on voit mal quel morceau de cet album David Bowie voudrait chanter en duo (ou plutôt en duodéca) avec Arcade Fire. Certains se souviennent de ce Wake Up lyrique, interprété sur scène par le groupe et le génie du rock.
Il est vrai qu'à l'époque, Arcade Fire était encore peu connu du grand public et devait faire ses preuves. Mais il est loin le temps où le groupe se défonçait en première partie de U2. Entre-temps, Arcade Fire a enfilé ses charentaises.
Que Win Butler se prenne pour Elvis Costello et Régine Chassagne pour Jean-Sébastien Bach, grand bien leur fasse. Mais qu'ils ne sortent pas le miroir aux alouettes en laissant entendre que leur nouvel album sera un masterpiece du pop-rock indépendant.
Y a-t-il quelque chose à sauver du naufrage ? Excellente question, merci de l'avoir posée... Entre No Cars Go, qui ressemble à s'y méprendre à un morceau de U2 des plus consensuels (c'est vous dire l'inventivité...), trois machins qui provoquent un triple encéphalogramme plat et deux morceaux où Arcade Fire se répète voire s'auto-parodie, il n'y a guère que la pièce Intervention qui sorte un tant soit peu du lot. Et encore, grâce à l'utilisation de trucs assez peu discrets (ah, ces trois petites notes récurrentes...) ; ce morceau aurait à l'évidence mérité une maturation en studio de quelques semaines supplémentaires.Band émasculée, devenue objet marketing sacrifié sur l'autel du "groupe culte", Arcade Fire n'est plus que l'ombre de lui-même.
Le groupe en aurait-il pris conscience ? En effet, la série de cinq concerts donnés cette semaine à la salle de la Fédération Ukrainienne, à Montréal, ne comprend qu'une petite minorité de nouveaux morceaux. Après tout, pourquoi prendre des risques, quand on joue sold out et que les places se négocient à 300 $ au marché noir (alors qu'il reste des places à 25 $ au guichet, soigneusement occultées et mises en vente au dernier moment…)?
Tout récemment, dans le quotidien montréalais La Presse, le chroniqueur Alexandre Vigneault donnait les clés pour faire d'une band un groupe culte, en prenant l'exemple de Arcade Fire. Après écoute de leur nouvel opus, cet article s'avère fichtrement bien vu.
Force est de constater, avec amertume, que l'expression s'endormir sur ses lauriers n'aura jamais été aussi adéquatement employée.
Mais je ne voudrais pas vous laisser sur cette fausse note. Je préfère me souvenir de Arcade Fire au temps de sa splendeur (c'est à dire... l'année dernière), dans un de ces moments magiques de l'histoire du rock, à savoir le susmentionné Wake Up, interprété par le groupe autour de David Bowie et sa voie miraculeuse. Si ça ne vous donne pas des frissons, c'est que vous êtes mort...
Docteur en droit privé et sciences criminelles
Université de Cergy-Pontoise (France)
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À première vue, on peut trouver plutôt osé de critiquer le travail des pouvoirs publics sur ce que d'aucuns considèrent comme un fléau social. Mais si l'on veut bien y regarder de plus près, on s'aperçoit que la politique anti-sectes française évoque davantage le château de cartes que le modèle d'application républicaine.
Certains, communément appelés apologistes des sectes, l'ont bien compris et n'ont de cesse de pointer du doigt ce considérable talon d'Achille. Et ils ont beau jeu de le faire car c'est parfois fort légitime. Mais si l'approche du risque sectaire par les pouvoirs publics est déficiente, cela ne signifie pas pour autant que le danger n'existe pas… Or, un apologiste des sectes est une personne qui occupe une position appréciable dans un secteur d'activité (politique, universitaire, médiatique,…) et qui, en parole ou par ses écrits, prend systématiquement la défense des sectes. Il répugne d'ailleurs à utiliser le mot secte – qu'il considère comme une innommable marque au fer rouge – et lui préfère le vocable nouveau mouvement religieux (NMR).
En effet, à en croire l'apologiste des NMR, les sectes nocives n'existeraient pas ; ou tout du moins, seraient-elles si rares que le discours alarmiste des politiques et des médias en la matière relèverait du non-sens ; il faudrait mettre cet ostracisme sur le compte d'une intolérance envers des groupes spirituels minoritaires, donc incompris.
Mais si l'on se plonge plus profondément dans la littérature apologétique, on découvrira que, sous un vernis de protection de la liberté religieuse teinté de bonnes intentions, se cache une autre réalité. Deux analyses s'imposent alors : soit ces séides de la liberté religieuse à tout crin ignorent gravement la réalité du phénomène sectaire, soit ils sont d'une insondable mauvaise foi. (...)
Pour mieux s'en convaincre, il suffit d'étudier avec attention les écrits pro-sectaires. Parmi les nombreux exemples probants en ce domaine, j'ai finalement arrêté mon choix sur un article intitulé :
France : la loi About-Picard et Néo-Phare -
Première application de l'"Abus de Faiblesse" (version courte).
Cette critique acerbe, rédigée en juillet 2006, est l'œuvre de Susan Palmer, docteur en sociologie et assistant-professeur-adjoint au département Religion de l'Université Concordia, à Montréal (Canada).
(...) [Ce document ] traite d'un sujet que je connais particulièrement bien, à savoir la loi française du 12 juin 2001 sur les mouvements sectaires, dont j'ai longuement expliqué les principales aberrations dans ma thèse de doctorat .
Mais que l'on ne s'y trompe pas. Les nombreuses critiques que formule Susan Palmer à l'encontre de cette loi ne recoupent que très rarement celles que j'avançais en 2002. Et pour cause : l'article de cette cesnurienne contient un nombre considérable d'erreurs, d'approximations et de contrevérités.
Il est vrai que l'exercice s'annonçait périlleux : la sociologue canadienne commentait en droit une loi française. C'était un peu comme si j'avais voulu crier à la face du monde que les théories de Herbert Marshall McLuhan n'avaient aucunement leur place dans les annales de sociologie nord-américaine.
Je tenais donc à rectifier une salve de tirs passablement déviés, principalement dans trois directions : outre une analyse technique de la loi française de 2001 (I), Mme Palmer traite de son application au groupe Néo-Phare (II), ce qui la conduit à évoquer le psychiatre Jean-Marie Abgrall, commis expert dans cette affaire (III).
(...)
http://www.antisectes.net/critique-susan-palmer.pdf
http://scientologie.fraude.free.fr/18/critique-susan-palmer.pdf
Conscient de la polémique que peut susciter mon article, je vous invite vivement à ajouter ci-après vos commentaires.
- Björk 8 ans après tout le monde
- Kate Bush 13 ans après son premier album
- le Genesis de Peter Gabriel en 1987 (12 ans après qu'il a quitté le groupe)
- David Bowie en 1993 (soit 22 ans après Space Oddity)
- et (record absolu) Magma en 2005 (35 ans de retard !)
Je viens toutefois de faire drastiquement baisser ma moyenne. J'ai en effet découvert hier un groupe qui a fait une remarquable entrée sur la scène rock indépendant il y a seulement 2 ans et demi...Les responsables de ce bouleversement statistique sont Arcade Fire, et leur second album, Funeral.
Mais par quel miracle n'ai-je mis que deux ans et demi à découvrir cet album formidable ? Il y a deux jours, écoutant la radio d'une oreille distraite, j'entends :
Nouvel album... Arcade Fire... Précédent album "Funeral"... magnifique... David Bowie adore.
Alors là, je tombe en arrêt. Déjà parce qu'on ne dit pas David Bowie mais Môssieu David Bowie. Ensuite parce que si ce génie du rock s'est penché sur Arcade Fire, il y a anguille sous roche. Certes, il y a quelques années, Bowie se disait fan des Négresses Vertes, et ce n'était vraiment pas mon cas ! Mais bon, deuxième chance. Et là... Bingo !
Je pourrais vous dire que les mélodies sont excellentes, que les arrangements sont grandioses et que les musiciens sont prodigieux. Mais étant donné que je suis incapable de distinguer un ré d'un mi, je ne suis pas sûr que ce soit particulièrement convaincant.
Je me contenterai donc de dire que j'adore et de vous en faire écouter un extrait :
Le dernier album du groupe vient de paraître. Mais cette fois, je ne vais pas attendre.
Ultime détail : comme si ça n'était pas assez cocasse d'inventer l'eau tiède, je me suis payé le luxe de découvrir après écoute que Arcade Fire est un groupe... montréalais !
Ah, la culture musicale, pas de doute, c'est vraiment mon truc !
J'ai enfin pu voir le plus grand succès de toute l'histoire du cinéma canadien. Et il est québécois! Oui, Monsieur...
Sorti sur les écrans en 2006, Bon Cop Bad Cop a enfin détrôné ce sous-American Grafitti qui faisait quand même un peu tâche au sommet du box-office canadien, la comédie pour ado mal dégrossi Porky's (1981). Il était temps.
Bon Cop Bad Cop raconte l'histoire de deux policiers, l'un Québécois, l'autre Ontarien, qui se rencontrent devant un cadavre tombé à cheval sur le panneau qui marque la frontière entre les deux provinces. Qui est compétent pour s'occuper de l'affaire ? Leurs chefs respectifs sont d'accord : pour faire la nique à la GRC (le FBI canadien), les deux polices provinciales décident de s'allier sur ce cas. Et les deux flics, aussi dissemblables que possible, sont contraints de faire équipe.Bon Cop Bad Cop s'annonce donc comme une comédie policière efficace mais peu originale, sorte de ressucée canadienne de L'Arme Fatale. Qu'on en juge par la bande-annonce :
Il faut être honnête : pour qui n'est pas versé dans la civilisation canadienne contemporaine, il est assez difficile de saisir les subtilités du propos. Mais pour l'européen qui veut bien tenter de lire entre les lignes, Bon Cop Bad Cop suscitera certainement plus que de la curiosité.
Car la force de l'idée originale du comédien co-scénariste Patrick Huard, c'est d'avoir transposé la trame de son buddy movie aux deux solitudes canadiennes : Canada français vs. Canada anglais. À l'arrivée, c'est une vraie réussite.
En premier lieu, les dialogues sont excellents. Tout le monde en prend pour son grade. Surtout les Québécois, d'ailleurs ! Entre l'Ontarien très anglais et le Québécois très... américain, les phrases-culte fusent.
Les deux flics devant le cadavre sur le panneau, essayant de se refiler le bébé :
- The subject is a true Quebecer : his heart is in Quebec !
- Et il a l'Ontario dans le cul aussi...
Bouchard, découvrant une nouvelle victime du tueur, une lame de patin à glace dans le crane :
En tout cas, il a un bon coup de patin.
Le flic québécois, devisant au cellulaire [téléphone portable] avec le tueur en série, en français et en anglais :
T'as un accent dans les deux langues. C'était qui ton prof ? Jean Chrétien ?
On se souviendra notamment d'une scène hilarante, sur le parking d'un bar, où David Bouchard improvise un cours de jurons québécois devant un Martin Ward stupéfait mais flegmatique, avec comme cobaye un suspect enfermé dans un coffre de voiture. C'est digne d'un Tarantino de la plus belle eau. On en entend des vertes et des pas mûres, notamment le particulièrement vulgaire :
(Pour épargner les yeux d'éventuels lecteurs québécois, j'ai écrit ledit juron en blanc. Les francophones non nord-américains pourront en prendre connaissance en surlignant le texte entre les deux flèches)
Ah, ça fait fait mal ! Je vous avais prévenu...
La plupart des personnages secondaires sont tout aussi sympathiques, certains se révélant particulièrement gratinés. Un médecin légiste sérieusement allumé, un chef de police au bord de la nervous breakdown, la mascotte d'une équipe de hockey qui, devant le miroir de toilettes publiques, se rejoue De Niro dans Taxi Driver («You talkin' to me ?»). Revigorant. Seul le grand méchant de l'histoire manque d'épaisseur.
Autre originalité du scénario : l'enquête nous conduit dans les méandres du sport national canadien, le hockey sur glace.
Enfin, grosse surprise du film, le réalisateur québécois Érik Canuel fait preuve ici d'une maîtrise technique impressionnante. Filmant joliment les scènes d'action à l'américaine, cadrant les scènes de dialogues de manière plus... européenne, avec un montage plus serré, Bon Cop Bad Cop gagne ainsi en cohérence et en puissance comique.
De la bien belle ouvrage pour un film dont on n'attendait pas tant. Un Bon Cop Bad Cop 2 est très sérieusement envisagé. Et c'est tant mieux : se priver d'une nouvelle virée entre chums avec Bouchard et Ward, ç'a pas d'bon sens.
Cet événement a suscité, on s'en doute, un profond émoi au Québec, mais aussi au Canada. Le premier choc passé, certaines politiciens et médias ont rivalisé de poncifs pour dénoncer les coupables par procuration de cette tuerie : la mouvance gothique, Internet et le registre des armes à feu.
1- la mouvance gothique
Kimveer Gill tenait un blogue sur un site internet représentatif du mouvement gothique : vampirefreaks.com. Dans ce journal numérique, il étalait sa haine de la société et s'exhibait, en long manteau noir, avec ses armes à feu. Pour certains, à l'évidence, les vrais responsables étaient les gothiques. Nombre de médias semblent penser qu'esthétique et doctrine se confondent nécessairement. Erreur monumentale ou sensationnalisme volontairement peu scrupuleux ?
Kimveer Gill appréciait l'esthétique gothique et s'habillait en noir. Ses vêtements portaient des inscriptions du genre "Satan". Damn' ! La preuve est donc faite, il était gothique !!! Allons bon, comme tout serait simple au royaume des à-peu-près. Les gothiques s'habillent en noir, ça c'est vrai. Pour le reste... Ils ne sont pas des suppôts de Satan. Ils sont en majorité athées (voire agnostiques) et refusent la violence, précisément car elle ne résout pas les problèmes de la société-cause de leur désarroi.
Confondre Gothisme et satanisme relève d'une insondable bêtise : dans le genre, je vous invite à découvrir ce monceau d'âneries rédigé par la MIVILUDES, la très officielle mission interministérielle française de lutte contre les sectes.
En bref, on peut dire que Gill appréciait le spleen gothique car il critiquait la société. Mais les gothiques ne prennent pas les armes. Ce ne sont pas des révolutionnaires, ni des réactionnaires. Ce sont des néo-romantiques. Et Gill n'en était certainement pas un ! Lorsqu'il écrivait dans son blogue qu'il voulait «mourir comme Roméo et Juliette», faut-il y voir les mots d'un néo-romantique, donc d'un gothique ? Certainement pas. Car pour qu'il mourût en Roméo, encore aurait-il fallu qu'il eût une Juliette (et ce n'était pas le cas) ! C'est l'évidence même... Mais ça, personne ne semble l'avoir noté...
Oui mais, quand même, nous répond-on, il était gothique puisqu'il portait un long manteau noir. Et allons donc ! Il y a une explication prosaïque nettement plus plausible : l'image du long manteau noir et du fusil à la main sort évidemment tout droit du film Matrix. D'aucuns l'ont effectivement relevé. Et d'y voir une relation de cause à effet. Nouvel exemple de confusion esthétisme-doctrine.
En effet, Gill ne cherchait pas à se rejouer Matrix : dans ce film, Neo, le messie de l'univers virtuel, passe son temps à tuer des policiers. Kimveer Gill n'a jamais envisagé de tirer sur des policiers. Il a été établi qu'en arrivant au collège Dawson ce jour-là, il avait deux armes sur lui et tenait à la main un sac contenant une autre arme et des munitions. Or, juste avant d'entrer au collège, il avait remarqué des policiers à proximité. S'il avait été ce point influencé par Matrix, il aurait continué droit devant lui et aurait fait un carton sur eux. Au lieu de ça, il avait aussitôt abandonné son sac pour éviter de se faire repérer.
Autre preuve de cette superficialité : lorsque Gill exhibe sur son blogue des photos de lui et de ses armes, il porte certes son manteau noir, mais il est... en chaussettes !
Pourquoi est-ce important ? Parce que les photos sont prises chez lui, autrement dit chez ses parents, et là-bas, il n'avait apparemment pas le droit de mettre ses bottes à l'intérieur de la maison, parce que ça fait des saletés ! On a connu engagement plus sincère... Vous avez dit «superficiel» ?
Mais il y a encore mieux ! (si si) Les journaux mettent un point d'honneur à nous montrer une photo de Gill arborant fièrement sa coupe iroquoise. Et d'ajouter implicitement que cette coiffure est spécifique du mouvement punk, Or, les punks sont les précurseurs des gothiques. Donc Gill est bien gothique ! Wouah ! Puissante, la transitivité ! Bien venue au royaume du sophisme crétin et du syllogisme abscons.
Aucun (je dis bien aucun) journaliste ou spécialiste socio-psy patenté ne semble avoir vu d'où Gill-l'amateur d'armes à feu tirait sa coupe iroquoise, ses lunettes noires . Le syndrôme Travis Bickle, ça vous dit quelque chose ? Non ? Et ça, ça vous aide ?
Il me semble qu'il y a au coeur de cette démence un aspect qui résiste à l'analyse des traits de la personnalité tourmentée du tireur que nous ont proposée psychologues et psychiatres. Il y a dans la violence un espoir et, paradoxalement, les signes d'une appartenance au monde. Ce qui est frappant dans certaines des nouvelles marginalités d'aujourd'hui, c'est le fait d'un messianisme qui ne cherche à convaincre personne d'autre que ses membres. (...) Cet étrange soliloque ne peut nous faire ignorer le rôle qu'y joue Internet. Dans le cas qui nous occupe, il contribue à créer, à travers les divers sites voués à la fascination de la mort et au culte de la finitude, une communauté de désespérés. Or que procure une communauté à ses membres comme celle qui se cristallise dans les sites associés à la sous-culture «gothique» ? Une éthique (la société est non-sens), une esthétique (une iconographie de la mort) et les fondements de la légitimité de l'agir. Les gestes que commettent les individus trouvent toujours un sens par rapport à une communauté qui leur confère une légitimité. En rendant possible la fabrication de communautés virtuelles, Internet permet que se renforcent des comportements qui trouveront leur légitimité dans le fait d'être partagés par d'autres associés à une éthique similaire. En me connectant [aux communautés virtuelles], je fais l'expérience paradoxale d'une communication sans limites mais réduite en réalité au projet solitaire qui consiste à m'inventer un monde auquel je pourrais me sentir appartenir. La violence pure est celle qui ne vise pas la société dans sa réalité politique. Pour elle, il n'y a ni histoire, ni projet, ni espoir. Elle exprime dans la fulgurance la solitude la plus absolue. Pour la première fois, peut-être sommes-nous fondés de dire de cette violence qu'elle est «insensée». Elle est, en tout cas, bien plus menaçante que celle que nous avons connue jusqu'ici.
Messieurs les journaleux et les universitaires, revoyez Taxi Driver et ça va vous sauter aux mirettes. Mais là encore cet emprunt de Gill au personnage interprété par De Niro est uniquement esthétique. Comme Bickle, Gill aimait se voir manier des armes. Bickle se regardait dans le miroir. Gill se photographiait.
Ils sont tous deux fascinés par les armes à feu et trouvent inconsciemment dommage de ne pas s'en servir. Il faut donc trouver une occasion de le faire. Mais là s'arrête la comparaison car les actes de Bickle ne correspondent absolument pas à ceux de Gill. Le premier se décide à buter un politicien qu'il considère comme pourri, voyant dans l'acte une façon d'atteindre la classe politique dans son ensemble. Mais Bickle n'est alors pas décidé à aller jusqu'au bout car, repéré par les services de sécurité, il renonce à son projet pour sauver sa peau.
Gill, lui, était déterminé à aller jusqu'au bout : il s'est tué avec son arme après avoir été seulement touché au bras par les policiers, preuve qu'il voulait se suicider par policiers interposés.
Oui mais, me répondrez-vous, à la fin de Taxi Driver, Bickle est décidé à aller jusqu'à sa propre mort pour sauver la fillette de son proxénète. Ben oui justement, pour sauver la fillette. Alors que Gill, lui, à Dawson, il a tué une fille !
Bref, si Gill avait été influencé par le propos de Taxi Driver, il n'y avait vraiment rien compris !
Évidemment, Gill a seulement récupéré l'esthétique de Taxi Driver, comme il l'a fait pour Matrix et le gothisme. Ces images ne sont qu'une surface, un vernis qui masque une raison plus profonde : un mal être qui, sans toutes ces influences, aurait trouvé un autre moyen de s'exprimer avec la même radicalité : Kimveer Gill serait tout de même passé à l'acte !
Alors de grâce, arrêtons de raconter des stupidités à longueur de colonnes ou de flashes d'info !
Mais ces considérations sociologiques à deux balles (pléonasme) ont également touché un autre sujet, sous la plume non plus d'un journaliste mais d'un universitaire.
2- Internet
Je tiens en effet à évoquer ensuite un article paru dans le quotidien québécois Le Devoir, dans son édition du 20 septembre. Intitulé Une violence purement insensée, il est l'oeuvre de Jacques Beauchemin, professeur de sociologie de l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Encore un papier qui n'est pas fait pour me réconcilier avec la sociologie...
Si la psychanalyse a été l'escroquerie du XXème siècle (à égalité avec le communisme et les films de Peter Greenaway), la sociologie (en quelque sorte une psychanalyse de la société) pourrait bien être celle du XXIème. Car la sociologie ne fait que mettre des mots sur des "névroses" sociales, en espérant qu'il suffira d'en parler pour que les solutions jaillissent et s'appliquent comme par magie.
Et encore, si au moins elle mettait des mots justes sur ces "névroses" !
Mais ne nous plaignons pas : le texte de Beauchemin est intégralement compréhensible, sans l'aide d'un dictionnaire de socio. Rien que pour ça, l'article a le mérite d'exister. Pour le reste, c'est pas folichon.
Ça commence avec une phrase qui en dit long sur l'état d'esprit des sociologues :
Autrement dit, il faut que je justifie mon existence (et ma chaire !) de sociologue et je me place d'emblée à égalité avec les psy pour ce qui est d'expliquer la tuerie. Fût-ce au prix d'une construction intellectuelle défaillante. De toute façon, je suis blindé : j'ai un titre de «professeur de sociologie à l'Université», qui oserait aller contre ça ?
Le texte continue avec cette facilité déconcertante qui sied au sociologue pour enfoncer les portes ouvertes :
Bien vuuuu ! mais bon, soit dit en passant, j'ai jamais lu Bourdieu et pourtant, ça, j'avais déjà relevé, merci !
Puis, Beauchemin attaque dans le bois dur :
Car la sociologie, comme tout dogme, se doit de trouver des Satan, des ennemis de la société (j'allais dire des ennemis du peuple), concepts bien pratiques pour expliquer ce qui échappe à sa compréhension.
Voyons donc ce qu'il en est de l'ange déchu Internet. Selon Beauchemin, une tuerie comme celle de Dawson est due en bonne partie à l'existence de sites gothiques. Sans vampirefreaks.com, point de fusillade.
Le paragraphe le plus important de sa démonstration est celui-ci :
Sauf que... Si les sites en question partagent en effet une iconographie de la mort et l'idée que la société est un non-sens, ils ne partagent pas les fondements de la légitimité du passage à l'acte ! Les personnes fréquentant ces sites qui ont appuyé le geste de Kimveer Gill se comptent sur les doigts d'une main ! Au sein d'une communauté virtuelle de 600 000 personnes !
Par ce fabuleux tour de passe-passe, le sociologue veut nous faire croire que si on s'habille en noir, qu'on critique la société et qu'on se regroupe sur Internet, on va finir par tous se suicider par policier interposé. Pour lui, désespoir partagé = appel au meurtre implicite et auto-justifié. Ri-di-cu-le !
Comme si on avait attendu les blogues gothiques pour créer des communautés de désespérés ! Lorsqu'il écrit Roméo et Juliette, Shakespeare ne donne pas dans la science-fiction ! Il ne fait que rendre compte d'une réalité. Et aujourd'hui, Roméo et Juliette est disponible en intégralité sur Internet. Ah ben alors, c'est la faute à Internet si les jeunes se suicident depuis des siècles !
Plus près de nous, les pactes de suicide d'adolescents japonais exstent depuis des années, bien avant Internet. Mais aujourd'hui les candidats au suicide se rencontrent AUSSI via Internet. Ah ben, c'est la faute à Internet ! Et si les suicidés putatifs se rencontrent par les petites annonces, eh ben c'est la faute aux journaux !
Les gothiques sont des néo-romantiques. Doit-on s'étonner de trouver dans leurs rangs plus de candidats au suicide que dans d'autres franges de la population ? Certainement pas. Les gothiques sont jeunes, le plus souvent dans l'adolescence, période de la vie où toute leur conception de l'existence est radicalement chamboulée. Beaucoup sont mal dans leur peau. Beaucoup parlent suicide, mais bien peu passent à l'acte. Et ceux qui le font n'ont pas été poussés à le faire par les inscriptions morbides qui ornent les blogues sur fond noir ! On ne peut pas empêcher les adolescents d'être mal. C'est un phénomène physiologique. À part en les mettant sous thorazine pendant 10 ans. Et encore, Kimveer Gill, ado attardé, avait 25 ans...
Internet ne lui a servi qu'à afficher son desespoir, pas à l'alimenter. Il lui a donné une esthétique, mais certainement pas une justification. Heureusement, car il faudrait illico presto augmenter la capacité carcérale de 600 000 places !
Et s'il avait écrit tout ça sur un cahier anonyme affiché en dazibao dans une ruelle déserte, ç'aurait été la faute du dazibao ?
Mais le professeur de sociologie à l'Université n'est pas à une contradiction près :
Ben oui, mais alors, si je crée mon propre monde virtuel (au sens d'imaginaire) au sein d'un projet solitaire, comment puis-je voir dans une communauté réelle une justification à mes actes dans ledit projet solitaire ? Soyons un peu logique...
Beauchemin aurait pu citer la tuerie de Medecine Hat, en Alberta : le tueur et sa petite amie se sont rencontrés sur Vampirefreaks.com. Ça fait donc 2 tueurs sur 600 000 personnes. Oui mais voilà, c'est bien en deça du taux de meurtriers dans la population globale. Si l'on peut dire que les gothiques sont des assassins potentiels, on peut aussi le dire de notre voisine de palier, de notre facteur ou de l'instituteur de nos enfants.
Mais Beauchemin gardait le meilleur pour la fin :
Ah je reçois à l'instant des messages instantanés de l'au-delà : Staline, Hitler et Pol Pot sont aux anges (si j'ose dire) : ils remercient ce sociologue pour nous avoir expliquer très doctement que les dizaines de millions de morts que leurs idéologies ont causés sont en fait moins menaçants que le suicide d'un adolescent attardé qui tenait un blogue sur un site gothique. Vous avez dit «révisionnisme» ?
Mais là où la conclusion de Beauchemin touche au sublime de la bêtise, c'est lorsqu'il qualifie la violence de Gill d'«insensée», c'est à dire dépourvue de sens. Bref, il n'y a pas d'explication sociologique à l'acte de Kimveer Gill. Beauchemin a donc commencé son article en annonçant qu'il allait nous donner une clef que n'ont pas vue les psy, et il finit en nous disant qu'en fait, en sociologie, la tuerie n'a pas de sens !
Bref, le «professeur de sociologie à l'Université» nous a pondu un article qui, implicitement, ne sert à rien !
Eh, le sociologue ! Laisse-donc le psychologue et le psychiatre s'occuper de cette histoire. Eux, ils ont des hypothèses, des procédures, des thérapies. Elles ne sont pas forcément toujours adéquates, mais elles existent et peuvent évoluer au gré des découvertes. Et puis surtout, elles ne sont pas assujetties au dogmatisme et au brusque et injustifié changement régulier de paradigme qui fait vendre des livres au rayon sociologie.
Pour conclure, on peut donc dire que notre sociologue Beauchemin ne connaît rien au gothisme et rien à l'internet. Ah si, pour Internet, il a bien compris qu'il pouvait utiliser la Toile pour faire publier ces articles, pour faire circuler son nom sur les moteurs de recherches et pour ajouter une ligne à son CV. Oui, ça, il a bien compris...
Pour une approche très intéressante du cas Kimveer Gill, voyez l'article du psychiatre Pauline Gravel : La mort pour avoir accès à une vie meilleure (Le Devoir, édition du 15 septembre 2006). Comme quoi on peut très bien expliquer les choses sans recourir à la sociologie.
3 - le registre des armes à feu
Au Canada, le registre des armes à feu compile les identités de propriétaires d'armes à feu. Il est donc possible de tracer l'utilisateur d'une arme via l'identité répertoriée de son propriétaire déclaré. Le problème, c'est que ce système est lourd à gérer et extrêmement dispendieux. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement fédéral de Stephen Harper oeuvre pour le supprimer.
La raison n'est ni politique, ni économique, mais électoraliste. Le gouvernement conservateur de Harper est minoritaire et il a cruellement besoin de voix s'il ne veut pas être démis à la moindre anicroche politique. Il lui faut donc s'assurer un noyau dur de votants. Or, il se trouve que les populations rurales des provinces dites des Prairies (Alberta, Saskatchewan, Manitoba) conspuent le registre des armes à feu qui les contraint, les pauvres chéris, à déclarer leurs armes de chasse.
Qu'à cela ne tienne ! se dit le Parti conservateur, supprimons la déclaration des armes de chasse et récupérons dans notre escarcelle les bulletins de vote du lobby des chasseurs.
Les Français connaissent bien le problème : dans leur beau pays, seules les armes de chasse échappent à tout contrôle a priori. Mais il y a une bonne raison : elles ne sont pas mortelles, c'est bien connu. Il n'y a que des bons chasseurs et des mauvais chasseurs.
Mais là où le bât conservateur blesse, c'est lorsque le Premier ministre déclare solennellement que la tuerie du Collège Dawson est la preuve de l'inefficacité du registre des armes à feu. Et Harper d'expliquer que les trois armes de Kimveer Gill étaient dûment enregistrées mais que ça n'a pas empêché qu'il s'en serve et tue avec deux personnes (dont lui-même).
Il fallait oser balancer ça ! Une question, M. le Premier minstre : si Kimveer Gill était ressorti vivant du collège et s'était enfui, comment la police aurait-elle pu le retrouver ?... Comment ?... Plus fort, je ne vous entends pas bien. Vous dites ?... Et oui. Grâce au registre des armes à feu.
Bien sûr, le registre est cher et il n'est pas sans failles. 80 % des personnes tuées par arme à feu au Canada le sont par des armes non enregistrées. Et le contrôle de la psychologie du futur propriétaire d'une arme à autorisation restreinte est à l'évidence inefficace (Kimveer Gill en possédait une...). Est-ce une raison pour supprimer le registre et, comme veut le faire le gouvernement Harper, se consacrer à lutter contre l'importation illégale des armes ?
Non, évidemment. Car cela revient à abandonner le contrôle des armes déjà sur le territoire ou qui parviennent à franchir indûment la frontière.
Mais surtout, il faut constater que l'importation illégale concerne surtout des armes prohibées ou à autorisation restreinte au Canada. Cela laisse le champ libre aux armes de tir sportif et aux armes de chasse. Or, dans l'immense majorité des cas de violence avec arme à feu au Canada, c'est une arme de chasse qui est impliquée. Idem dans les cas de policiers mortellement atteints par balle.
2 lois canadiennes méritent d'être évoquées :
Quant au Québec, le nombre de décès par arme à feu est passé de 460 en 1990 à 206 en 2003.
Si la lutte contre l'importation illégale est une nécessité, le maintien du registre (notamment pour les armes de chasse) en est une autre. On ne supprimera pas comme ça les agressions des gangs de rues. Mais si on pouvait limiter leurs meurtres par arme à feu, ça vaudrait le coup. Si on pouvait aussi ne pas facliter la tâche du quidam qui prend sa famille en otage, ou du candidat au suicide qui souhaite marquer sa mort avec le sang d'autres victimes, ça serait encore mieux.


