3 posts tagged “illusionnisme”
- 7 nominations auxdits Oscars, dont meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario original ;
- déjà vainqueur du Golden Globe 2007 (prix de la critique hollywoodienne) du meilleur film, catégorie drame ;
- récipiendaire du prix de la mise en scène, du prix du jury œcuménique (si, si, ça existe…) et du prix de la commission technique supérieure à Cannes en 2006 !
Bref, si vous comptiez regarder la cérémonie pour le suspense, il faudra repasser l’année prochaine…Et puis, loin des flashes, des regards et des paillettes, un autre film aujourd’hui relégué aux oubliettes est également en lice aux Oscars 2007, pour deux statuettes secondaires (meilleurs décors et meilleure photographie). Pas de quoi fouetter un chat, donc. Ce film apparemment insignifiant s’intitule Le Prestige . Mais est-ce vraiment important ? Le meilleur film de l’année voire du siècle pour certains (si, si, je l’ai entendu plusieurs fois…) est Babel. Point final. Iñárritu rules !
Sauf que… Sauf que j’ai dû rater une marche.
Parce Babel est en réalité une daube et Le Prestige assurément le meilleur film de l’année !
La comparaison est d’autant plus intéressante que ces deux longs-métrages reposent sur un montage éclaté, alternant flash-backs et flash-forwards. Mais, alors que Babel utilise cette technique de façon superficielle et se prend vite les pieds dans le tapis, Le Prestige joue avec le temps et l’espace de façon intelligente, impressionnante et toujours limpide. Cet autre paradoxe n’en rend que plus injuste l’aveuglement de l’Académie du cinéma américain.
Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie.
Je serai tout aussi bref quant au sujet du film : la rivalité de deux illusionnistes, en Angleterre à la fin du XIXème siècle. Et je n’en dirai pas plus de peur de vous révéler le moindre détail, gâchant ainsi un peu de votre plaisir putatif. Tentons alors de présenter sans dénaturer.
Le Prestige est le 5ème [et pas le 3ème, comme je l'avais écrit à l'origine] long-métrage de Christopher Nolan. Son précédent film ne restera pas dans les annales. Batman begins propose une approche intéressante du super-héros phare de l"éditeur DC Comics. Le film est plaisant et s’avère de loin la meilleure adaptation cinématographique de Batman (à ceux que j’entends s’offusquer « Et les 2 films de Tim Burton alors ? », je conseille instamment de visionner de nouveau ces deux navets. Ils vont expérimenter le pouvoir occultant des souvenirs). Toutefois on attendait mieux de la part de Nolan, qui s’est fait connaître avec Memento. Ce second [et pas premier] film remarqué proposait une histoire policière dans laquelle toutes les scènes étaient chronologiquement inversées. Alors évidemment, on peut rétorquer : « Tu parles d’un coup. C’est facile. On peut faire ça avec n’importe quel polar.» Sauf que non, justement. Le scénario de Memento est beaucoup plus subtil. Et cette expérience s’avérait fort intéressante.
Mais ce n'était qu'un début. Car si, dans Memento, Nolan se limitait à une "simple" inversion chronologique, dans Le Prestige, il torture littéralement le continuum temporel. La prise de risque est maximale. Car quand ce n’est pas bien fait, ça vire à la catastrophe (cf. mon article sur The Fountain). En revanche, quand c’est maîtrisé, l'exercice se révèle proprement fascinant.
Le Prestige commence par un flash-forward. C’est une pratique que j’abhorre généralement, car vide de sens et utilisée dans 99,9 % des cas pour masquer une profonde faiblesse du scénario (cf. mes articles sur 36 Quai des Orfèvres et Matrix Reloaded). Le Prestige fait partie du 0,1 % restant. Il y figure même dans le peloton de tête !
Outre cet impressionnant contrôle de la progression temporelle éclatée, Le Prestige propose une histoire passionnante de bout en bout, située pendant l’âge d’or des spectacles de grandes illusions. À une limpidité des conflits dramatiques, Nolan et son co-scénariste adjoignent la clarté des intentions des personnages, expression ultime de la persévérance et de l’abnégation. On appréciera notamment un magnifique parallèle entre, d’une part, la rivalité de Borden et Angier (les deux magiciens) et, d'autre part, l’antagonisme (historique) de Nikola Tesla et de Thomas Edison (les deux scientifiques) .
Plusieurs niveaux de lecture sont ainsi proposés au spectateur. De même qu’une multitude d’interprétations possibles qui ne peuvent être totalement démêlées qu’après plusieurs visionnages.
Ajoutez à cela une large dose de rebondissements soigneusement répartis (dont un ultime plan tout à fait extraordinaire) et vous aurez compris que la location du DVD s’impose de toute urgence. Tout le reste peut attendre.
Dans ces conditions, doit-on s’étonner de l’absence du Prestige dans la course aux Oscars suprêmes ? Certes pas, pour qui se souvient que l’Académie du cinéma américain dans son entier semble ne jamais avoir entendu parler ni de Minority Report, ni de La Guerre des Mondes, deux chefs d’œuvre absolus de Spielberg. En revanche, cette même institution qui a couronné Le Patient anglais et Miss Daisy et son chauffeur (authentique !) s’apprête à célébrer Babel.
ou Babel, l’autopsie
Toute daube suffisamment alambiquée est indiscernable d’un bon film complexe.
Quoi qu’il en soit, ce thème ne dépasse jamais le niveau d’un cours de philosophie au lycée. Et comme un élève de terminale qui boit les paroles de son prof de philo, devant chaque déboire des personnages, le spectateur acquiesce d’un air entendu : « Uh uh, manque de communication. »
Vous vous souvenez de la fierté que vous avez éprouvée en comprenant (un peu) quelque chose aux films d’Alain Resnais dans les années 70 ? Eh bien, c’est le même mécanisme qui a valu à Babel la condescendance des jurys de différents festivals. On a tout bien compris de quoi ça parlait… Exit donc cette envie irrépressible et ô combien agaçante que ressent parfois le spectateur devant l’écran : le besoin de réfléchir. Iñárritu réinvente le film prêt-à-causer-dans-les-cocktails.
Attaquons maintenant dans le bois dur et intéressons-nous aux invraisemblances du récit et incohérences des personnages.
Attention SPOILER : si vous avez l'intention de perdre 2 heures 20 à regarder Babel, ne lisez pas ce qui suit.
1) La balle magique, le retour
La balle de fusil qui blesse Cate Blanchett dans l’autocar est un modèle proprement fantastique, dans tous les sens du terme.
Tout d’abord, le projectile est censé avoir cassé la clavicule de la femme et causé une hémorragie considérable. Là, il va falloir m’expliquer comment ! Vu que la seule plaie que l’on voit par la suite se situe dans les muscles entre le cou et l’épaule, largement au-dessus de la clavicule. Pas de quoi saigner à blanc Blanchett.
Ensuite, la trajectoire de la balle s’avère hautement fantaisiste. Si l’on considère la position du tireur (à 200 m, largement en surplomb, face à l’autocar), la localisation de la blessure et l’orifice de sortie dans la vitre latérale du bus, on constate que, quelque part, à la manière d’un dessin animé de Tex Avery, la balle a opéré un virage quasiment à 90˚ ! Vous allez me dire que ce n’est pas primordial. Certes non, juste énervant.
Mais il y a encore mieux. Et là, on entre dans le magnifique. Genre la balle magique de JFK, à côté, c’est de la ballistique de routine. Ainsi, Le projectile tiré par le gamin a traversé :
• le toit (métallique !) de l’autocar,
• la clavicule de Cate Blanchett,
• les muscles dorsaux,
• la vitre du véhicule.
En cherchant bien, les flics marocains devraient retrouver la balle, figée dans le sable, par 5 mètres de profondeur, intacte… Je vous entends d’ici me dire : « Mais évidemment, c’est un fusil pour le gros gibier qui peut atteindre sa cible à 3km !» Ah ben oui, ça, il peut apparemment transpercer 4 éléphants côte à côte…
2) L’attente de l’ambulance
Blessée, Cate Blanchett commence à se vider de son sang. L’autocar étant à mille milles du premier hôpital, le guide propose de se rendre à son village, non loin de là (ça tombe drôlement bien, dis donc). Transportée dans la baraque du guide, la blessée est recousue par le pseudo-vétérinaire du village. Brad Pitt appelle une ambulance (le bar du village a le téléphone). Pendant ce temps-là, les autres passagers de l’autocar voudraient bien se carapater mais Pitt leur demande de patienter. Au bout de quatre ou cinq heures, on attend toujours l’ambulance. Devant l’énervement des autres touristes, Pitt déclame : « Attendez encore un peu, l’ambulance ne devrait plus tarder. » Cherchez l’erreur… Finalement, le car se tire, laissant Pitt et Blanchett en plan. Et toujours pas d’ambulance.
Maintenant, soyons bassement réalistes : une fois recousue, Blanchett est stabilisée. Elle va devoir rester des heures, sous une forte chaleur, que l’ambulance arrive. Puis il faudra qu’elle tienne encore le coup le temps du trajet jusqu’à l’hôpital. Bref, au mieux, huit heures de délai. Alors que, si Pitt remet sa femme dans l’autocar (climatisé !), elle pourrait être conduite à l’hôpital en quatre heures. Il va falloir m’expliquer pourquoi ils restent tous deux dans le village et se rejouent le désert des Tartares.
Alors de deux choses l’une : soit le personnage de Brad Pitt est un neuneu dernier stade, soit le scénariste prend le spectateur pour un neuneu dernier stade.
3) Un trou dans le continuum espace-temps
Durant leur périple au Maroc, Pitt & Blanchett font garder leurs enfants par la nounou mexicaine, dans leur maison de San Diego. Un soir, ladite nounou reçoit un coup de téléphone depuis l’hôpital de Marrakech : Pitt lui annonce que, compte tenu de l’hospitalisation de sa femme, ils sont bloqués au Maroc et ne pourront pas être revenus le lendemain matin. En effet, la nounou doit partir au Mexique incessamment pour assister au mariage de son fils.
Mais voilà, ya comme un défaut... La péripétie du coup de feu a fait perdre à Pitt et Blanchett une demi-journée. Or, s’ils avaient continué leur périple touristique, ils se seraient retrouvés à plus de 600 bornes de la capitale et auraient mis environ 3 jours (au rythme des visites touristiques) pour rallier Marrakech (ou Agadir). Bref, ils ne seraient rentrés à San Diego au mieux que 4 jours plus tard.
Or, dans le film, que voyons-nous ? Brad Pitt et sa femme qui arrivent à l’hôpital de Marrakech, 8 heures environ après le coup de feu. Autrement dit, voilà le couple dans la capitale trois jours avant la date prévue. Et Pitt de dire en substance à la nounou mexicaine : « Désolé, Chiquita, mais à cause de ce coup de feu, on ne sera pas rentrés à temps ». Alors que ce coup de feu leur a fait gagné trois jours sur le planning !
Certes, mais qu’est-ce que cela prouve ? Simplement que, si le périple marocain s’était déroulé comme prévu, le couple Pitt-Blanchett n’aurait de toute façon jamais pu être rentré à temps pour permettre à la nounou d’assister au mariage de son fils. Donc, la Mexicaine savait dès le départ que les parents des gamins ne seraient pas de retour dans les délais. Or, dans le film, ce coup de fil sonne le glas. « Mon dieu, mais comment je vais faire ?» Ah oui ça c’est ballot. Eh oh… On se réveille, ça fait belle lurette que tu devrais être au courant du problème. Tu t’imaginais peut-être que les gringos allaient rentrer en DeLorean volante ?
4) Les nouveaux wetbacks
Après le mariage au Mexique, la voiture qui ramène à San Diego la nounou, son neveu et les enfants de Pitt-Blanchett est arrêtée à la frontière. Le garde-frontière américain, étonné de voir deux enfants biens blancs et blonds avec deux Mexicains, demande les papiers des gamins.
Devant les atermoiements du flic, le neveu, conducteur plutôt éméché, démarre en trombe et force le passage. Pris en chasse, il quitte la route, s’enfonce dans le désert, largue la nounou et les gamins et fait demi-tour en trombe. Je rappelle que tout ça se passe en pleine nuit... Bref, au petit matin, les trois personnages sont perdus au milieu de nulle part. Ils crèvent de soif, ils sont prêts de mourir, etc. Le manque de communication entre les hommes, ah, c’est terrible, regardez ce que ça cause… Patati patata.
Alors que vous essuyez une larme devant le sort réservé aux bambins, je voudrais juste signaler un détail : le garde-frontière demande les papiers des gamins mais il "oublie" de demander ceux des deux Mexicains. Ben oui, c’est bien connu, les immigrés clandestins qui entrent aux States depuis le Mexique, ils sont très jeunes, blonds, blancs et parlent parfaitement l’anglais. Les wetbacks ne sont décidément plus ce qu'ils étaient.
Le garde-frontière ne prête donc pas attention aux deux adultes. C’est bête car il se trouve que la nounou est une clandestine qui vit aux States depuis 15 ans, sans papiers. Alors évidemment, si le flic lui demandait une pièce d’identité ou sa carte verte, il l’arrêterait illico presto. Elle et son neveu seraient sortis de la voiture manu militari. Et il n’y aurait ni passage en force, ni errance au milieu du désert.
Convenons-en, ça serait embêtant car le scénariste a fait tout ça pour placer une réplique bien sentie dans la bouche des enfants : le fameux « C’est toi la méchante, c’est pas nous ». Oh oui, semble penser Iñárritu itou, ce serait dommage de se passer de cette phrase. Même si elle a la délicatesse d’un 15 tonnes lancé à 200 km/h sur un mur de béton armé. Donc, on garde la séquence en imaginant un garde-frontière américain qui fait son travail à l’envers : il arrête les voitures qui viennent du Mexique mais ils ne demandent pas les papiers des adultes latinos à l’intérieur, seulement ceux des enfants américains de souche.
Je vous ai entendu. « La critique est facile mais l’art est difficile » dites-vous. Et vous avez raison. Aussi vais-je rendre ma diatribe un tant soit peu constructive.
5) Babel tel que vous ne le verrez jamais
ou Comment j’ai flingué mon film au montage en croyant le sauver
À Cannes en 2006, Babel a remporté le prix de la commission technique supérieure pour son montage et le prix de la mise en scène. Une fois encore, l’accablant festival nous prouve qu’il sait manier l’ironie mieux que quiconque. Explication en deux temps.
a) La dissimulation
Hypothèse : satisfait de la dernière version du scénario, ce n'est qu'au stade du montage que Iñárritu s’aperçoit que les deux histoires-charnières de son film ne s’emboîtent pas : les parents Pitt-Blanchett ne seraient pas rentrés à temps pour le mariage du fils mexicain, même sans la blessure par balle. « Argh !, se dit le réalisateur. Comment gommer cette erreur qui se voit comme le nez au milieu du visage ?»
Démonstration : La solution qui vient à l’esprit de prime abord serait de monter la scène du coup de téléphone côté San Diego en modifiant la voix au bout du fil : ce ne serait plus Brad Pitt qui parle mais une autre personne qui devait garder les enfants et qui se décommande au dernier moment. Cela permettrait d’expliquer de manière plausible le conflit que vit alors la nounou mexicaine.
Mais Iñárritu refuse cette solution de facilité (pourtant efficace). Et ce, pour deux raisons :
• Il tient à ce que le coup de feu au Maroc soit l’élément déclencheur du drame qui va se jouer à la frontière USA-Mexique. Imaginer que c’est une autre personne qui fait faux bond à la nounou, c’est couper le lien entre tous les événements du film. Et l’intérêt de Babel partirait alors à vau l’eau.
• Iñárritu veut absolument montrer le coup de fil une fois du point de vue de la nounou dans la maison de San Diego, et une fois du point de vue de Brad Pitt qui pleure au téléphone à l’hôpital de Marrakech. L’idée lui paraît trop forte dramatiquement pour qu’il daigne y renoncer.
Il préfère tout sacrifier à cette idée et choisit de laisser le scénario bancal. Iñárritu décide alors de recourir à un subterfuge : il va utiliser le montage pour perdre les spectateurs en malmenant l’échelle des temps, espérant très fort qu’ils n’y verront que du feu.
Ainsi, ces deux visions de la même scène, au lieu d’être rapprochées dans le film vont au contraire être éloignées l'une de l'autre le plus possible. La scène à San Diego au tout début du film, celle à l’hôpital de Marrakech à la toute fin. De sorte qu’il faut attendre ce trop tardif moment pour comprendre le conflit de la nounou mexicaine, posé deux heures plus tôt.
Posé, mais pas exposé. Car lors de la scène au téléphone à San Diego, on ne comprend rien à ce qui se passe au bout du fil (on n’a pas encore vu le coup de feu qui blessera Cate Blanchett). En ne nous expliquant rien au départ du conflit de la Mexicaine avec les enfants, on perd les ¾ de l’intensité du conflit. Si on avait vu se dérouler l’épisode marocain avant ce coup de téléphone et si on introduisait une autre gardienne pour les enfants, le conflit aurait été nettement plus fort : la nounou a-t-elle le droit de laisser ces enfants (qu’elle élève depuis leur naissance) alors qu’elle sait que leurs parents vivent un drame à l’autre bout du monde ? Peut-elle les détourner du drame en les entraînant dans son aventure mexicaine ? C’était un questionnement autrement plus intéressant.
Conclusion : Iñárritu veut nous cacher des pans entiers de son histoire, tout ça pour sa propre satisfaction de nous dire après coup : vous avez vu comme je vous ai bien fait attendre ? Manque de chance, en ne nous donnant pas les éléments dramatiques importants, il nous perd en route.
b) Le segment japonais
Mais le plus gros regret que l’on puisse avoir après le visionnage de Babel réside encore ailleurs : la sous-exploitation de l’épisode japonais. Fidèle à sa démarche d’auto-satisfaction, le réalisateur ne nous explique rien du lien entre l’adolescente sourde-muette de Tokyo et le drame marocain. « Par quelle ficelle scénaristique ce segment nippon va-t-il se rattacher au reste du film ?» s’interroge le spectateur.
En fait de ficelle, Iñárritu nous sort un câble de téléphérique : c’est le papa de la jeune japonaise, un féru de safari, qui a donné son fusil à son guide marocain car, nous dit-il « il avait été un bon guide ». Ridicule !
Quand on apprend ça :
- on se dit que c’est franchement tiré par les cheveux ;
- on se demande bien ce que le Japonais est venu chasser dans le désert marocain ! Des suricates géants ? Des RTI (rongeurs de taille improbable) échappés de Princess Bride ?
Ne pouvait-on pas imaginer autre chose ?
Hypothèse : Iñárritu a largement mésestimé le segment japonais, qu’il considère comme une histoire annexe. Pour lui, l’élément déclencheur du film, c’est l’enfant marocain qui tire sur l’autocar des touristes Pitt-Blanchett. C’est là sa plus grande erreur. Le véritable élément déclencheur, c’est le suicide par balle de la mère de l’adolescente japonaise. Imaginons une alternative.
Démonstration : Le film commence sur le safari marocain. Après avoir tué sa proie et s’être fait prendre en photo avec son guide devant son trophée de chasse, le Japonais apprend par téléphone que sa femme s’est suicidée par balle, et que c’est sa fille qui a découvert le corps. D’où un gros problème de communication entre l’adolescente et son père absent (pas toujours absent, mais absent ce jour-là !). Le père décide de rentrer subito et se débarrasse donc de son fusil en le laissant à son guide marocain. Ça, c’est plausible et cohérent sur un plan dramatique. Et là, Babel pouvait commencer sur une base solide. L’histoire japonaise devenait le segment fondamental.
Mais non. Présence de superstars oblige, c’est le segment marocain avec Brad Pitt et Cate Blanchett qui aura les honneurs. Peu importe s’il charrie des invraisemblances de la taille d’un autocar et repose sur une intrigue dramatique à deux balles (c’est le cas de le dire).
Conclusion : Babel aurait donc dû commencer et s’ancrer profondément sur le segment japonais. Il s’agit là clairement de la plus forte des quatre histoires, interprétée par une actrice japonaise fabuleuse. En proposant ses scènes dans le bon ordre chronologique et en offrant initialement les éléments basiques de compréhension des différents conflits, le film en aurait été transfiguré.
Au lieu de cela, on a droit à un machin bien clinquant, genre je-me-la-pète-grave-à-la-table-de-montage-pour-vous-en-mettre-plein-la-vue-même-si-ça-fout-le-film-en-l’air.
Babel a remporté à Cannes un prix de la mise en scène et un prix spécial prestigieux pour son montage. Quand on comprend que ce sont précisément des choix de mise en scène et de montage qui plombent le film, on est en droit de s’interroger.
Alors pour les Oscars, revenez en 2008. Là où Kubrick et Hitchcock ont toujours été ignorés, le prochain Max Pécas a, paraît-il, toutes ses chances…
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Note ultérieure : en fait, c'est The Departed et Scorsese qui ont remporté les principaux Oscars. Il y a des fois, comme ça, on aime se tromper...
Mais si je vous reparle de David Blaine, ce n'est pas uniquement pour cette unième tentative pour toucher le fond en prenant de la hauteur. Il se trouve que je suis tombé sur un autre de ses DVD, Street Magic-2006.
On retrouve les mêmes défauts que dans le premier épisode (boniment réduit à sa plus simple expression, démarche dégingandée, mise en scène inexistante). Mais le plus flagrant, c'est la vulgarité de certains tours. Dans le genre, le DVD commence très fort, avec la fameuse lévitation que nous avons déjà évoquée sur ce blog.
Avec la distinction qui le caractérise, David Blaine crétinise un effet d'illusionniste à l'origine sympatique. Il s'élève de quelques centimètres, puis s'effondre, comme s'il était victime d'un coup de couteau ou d'une balle de fusil. Il se roule par terre et appelle à l'aide son spectateur, un pauvre ado qui se demande bien ce qui lui arrive :
Vu comme ça, cette mise en scène est seulement ridicule. Mais regardez bien le lieu où David Blaine nous fait son numéro. Ça ne vous rappelle rien ? Je vous l'accorde, si vous n'êtes pas fans des films d'Oliver Stone, ce n'est pas évident. Dans le cas contraire, ça a dû vous sauter aux yeux.
Un indice supplémentaire ?
(au bas de l'écran Google Earth, cochez la case Buildings)
Et oui, Dealey Plaza, à Dallas. David Blaine s'écroule à l'endroit où, le 22 novembre 1963, JFK a été assassiné par la balle magique !
C'est d'un goût... très sûr. Quelle classe ! Quelle distinction ! J'ai même cru qu'il allait se relever avec ladite magic bullet entre les dents...
Allez, David, retourne faire de l'apnée dans ton bocal et restes-y, le monde de la magie pourra enfin respirer.
The footage of David Blaine levitating several feet off the ground has its own explanations – and is not a marketed effect.
Ambitieux, il n'hésite pas à recourir à la compromission pour faire sa place dans le monde de la magie.
Contrairement à un autre de ses confrères qui a boosté sa carrière sur le Vieux Continent en créant la grande illusion dite du "mariage avec un top-model", David Blaine a accru sa notoriété en piochant des idées marketing chez Harry Houdini. Ce dernier s'était rendu mondialement célèbre, il y a près d'un siècle, par des exploits surmédiatisés (pour l'époque) où se mêlaient habilement grand spectacle, péripéties athlétiques et prestidigitation.
David Blaine a pourtant choisi d'oublier cette dernière caractéristique pour se faire un nom au plan international. Ses exploits, largement couverts par les journaux américains et anglais, n'ont en effet rien de magique. Qu'on en juge :
Il est en effet fort regrettable que l'homme n'ait pas versé davantage dans l'escapologie façon Houdini, mais David Blaine en a-t-il l'étoffe ? Il semble surtout vouloir que l'on parle de lui sur le moyen terme, et pas seulement le temps d'une évasion. Alors, il imagine des défis susceptibles de lui assurer une couverture médiatique plusieurs jours durant.
Si les gens s'intéressent à ça et achètent les journaux pour voir les photos (généralement disponibles gratuitement sur Internet, mais bon...), après tout, grand bien leur fasse. Je ne trouve rien à redire.
En revanche, quand David Blaine verse dans la mauvaise foi en matière d'illusionnisme, j'estime que les bornes de l'escroquerie sont allègrement franchies.
On lui avait déja reproché, dès 2002, des shows télévisés au cours desquels il ne faisait rien pour démentir les super-pouvoirs que les spectateurs (et les présentateurs TV) lui prêtaient. Puis il s'était rapproché de Uri Geller, prétendant que ses torsions de cuillères et autres effets psi étaient réels.
Mais en 1997, sa mauvaise foi perçait déjà subtilement. Je viens en effet de tomber sur le DVD intitulé Street Magic, grâce auquel David Blaine s'est fait un nom dans le monde de la magie. Dans ce documentaire, filmé caméra à l'épaule, on suit Blaine dans les rues de plusieurs métropoles américaines, faisant aux passants des tours de prestidigitation. Jusque là, le spectacle est plutôt sympa. Les tours de cartes, de pièces, de cigarettes,... sont des classiques du répertoire, mais c'est fait de façon conviviale.
Là où tout part en vrille, c'est quand Blaine se met à entrecouper ses tours de cartes et de pièces avec une séance de lévitation : debout, sur le trottoir, de dos et à trois mètres de ses spectateurs improvisés, il s'élève d'environ 30 cm au-dessus du sol. C'est très impressionnant.
Lors du premier visionnage, je comprends le truc assez rapidement (il n'y a pas 36 façons de faire ça !) mais je me dis que, au niveau timing et placement, c'est sacrément balaise... Et puis, je découvre quelques rumeurs sur internet comme quoi le truc serait... truqué ! Je m'empresse de vérifier de visu. Et là, Bingo ! La rumeur est fondée ! Même le site levitation.org (qui vend des articles de magie) reconnaît explicitement dans le descriptif du DVD Street Magic :
Autrement dit, vous ne pouvez pas acheter ce truc par internet comme vous achèteriez un DVD ou un jeu de cartes truquées. Et pour cause. Le matériel nécessaire ne tiendrait pas dans un paquet postal, loin s'en faut !
En fait, Blaine lévite bel et bien devant ses spectateurs, mais selon une technique très connue des magiciens (même amateurs). Elle est d'ailleurs aisée à mettre en oeuvre à l'improviste, sur un trottoir (en respectant un minimum de précautions pour ne pas éventer le truc) mais elle ne permet de s'élever que de 10 voire 12 cm au mieux. On le voit d'ailleurs réaliser cette mini-lévitation par deux fois dans le documentaire, comme ici :
Alors comment expliquer ce que l'on voit clairement à l'écran : une super-lévitation de 30 cm, sans rien entre ses pieds et le sol ?
Simplissime : avec un système plus prosaïque et plus voyant pour le spectateur sur les lieux, Blaine peut aisément léviter le plus physiquement et naturellement du monde : un appareil avec câblage. Une retouche d'images en post-production et le tour est joué.
Mais alors, comment se fait-il que les spectateurs sur place (qui affichent des mines absolument déconfites devant l'exploit) n'aient pas vu un trucage aussi énorme ? Tout simplement parce que Blaine s'élève à l'aide de ce trucage après avoir effectué une mini-lévitation.
Eh oui ! Cette façon de filmer (genre documentaire tourné dans l'urgence, caméra à l'épaule) nous donne l'illusion (c'est le cas de le dire) que tout est tourné dans la continuité.
- l'angle de réalisation de la mini-lévitation est d'envion 135˚ (photo A);
- celui de la super-lévitation est de 180˚ (photo B);
- le placement des spectatrices sur la photo A ne correspond pas à celui que l'on observe sur la photo B : sur ce second cliché, les spectatrices sont plus loin, et la jeune femme brune au tee-shirt blanc et à la jupe bleue (en fait, un gilet bleu enroulé à la taille) devrait être à gauche de la caméra et pas à droite.
Peut-être allez-vous me rétorquer : « Et alors ? C'est un magicien, il a forcément des trucs. C'est pas malin de les dévoiler, vous cassez la beauté, la poésie du moment. Vous n'êtes qu'un rabat-joie » et autres joyeusetés du même tonneau.
Je ne me considère pas comme un prestidigitateur amateur (je manque aujourd'hui cruellement d'entraînement), mais plutôt comme quelqu'un de magic-friendly. J'ai fréquemment énervé mon entourage en refusant obstinément de révéler les trucs des tours que j'exécutais. Idem devant une vidéo de David Copperfield, lorsque je réponds par un mutisme total à mes voisins de canapé qui me demandent obstinément : « Allez ! sois sympa ! Dis-moi comment il fait !»
Alors pourquoi je m'en prends au truc de David Blaine ? Parce que cette façon de faire est frauduleuse. Le film Street Magic est un documentaire sur la magie impromptue, celle que l'on peut faire comme ça, sur le pouce, dans un bar pour détourner les buveurs du match qui passe à la télé, au coin de la rue pour dérider un clochard ou pour amuser un instant une mère de famille éreintée qui trimballe son bambin en poussette.
L'objet initial du film est noble car la magie de rue l'est tout autant. Il vise à capter de manière fugace cet émerveillement du spectateur sur le trottoir, mais en le faisant partager aussi au vidéo-spectateur. Or, cet émerveillement n'est pas le même, car ces deux spectateurs ne voient absolument pas la même chose.
Tout d'abord, en abusant des gros plans, le cameraman fait perdre tout intérêt à la démarche, en gommant totalement la misdirection, essence même de la prestidigitation.
Mais surtout, en ajoutant de façon aussi grossière un effet que ne voit pas le spectateur de rue, on fait complètement disparaître la street magic. On se retrouve devant un film de fiction. Mais on nous le vend comme un exploit réel !
De la part d'un magicien professionnel, c'est une faute éthique colossale. Et je suis très étonné que dans le landerneau magic-friendly, cette fraude n'ait pas été plus largement dénoncée.
Il y a quelques années, David Copperfield, au faîte de sa gloire, avait essuyé une incroyable campagne de démystification. On ne comptait plus les articles et les reportages de professionnels qui critiquaient (voire révélaient) les grandes illusions de Copperfield. L'illusionniste avait-il fraudé à ce point ? Que nenni. Jamais Copperfield n'a présenté frauduleusement le moindre de ses tours. Il a mis du baume et des paillettes sur sa (pseudo-)vie amoureuse (Hey ! This is show business !) mais en ce qui concerne la magie, il a toujours conservé cette droiture qui n'a d'égal que son talent.
Alors pourquoi Copperfield a-t-il été conspué ? Voyons, réfléchissons... Beau, riche, célèbre, extrêmement talentueux, fiancé à un top-model... Non vraiment, je ne vois pas ce que l'on a bien pu lui envier.
À côté, David Blaine avec son jean, son tee-shirt, ses baskets usées et son jeu de cartes à la main dans les faubourgs de New-York, il est forcément plus recommandable, parce que plus humain. Ouais, à frauder comme ça sur une vidéo (bien) vendue dans le commerce, la preuve est faite qu'il est humain...